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Revue de presse

L’ennemi de classe

Josée Blanchette | Le Devoir

 

« Ils ouvraient les sacs de poubelle que nous venions de balancer dans la ruelle, méticuleusement, afin de départager l’électronique, les vêtements abîmés, des trésors qu’eux seuls sauraient encore magnifier. Certains étaient des amateurs du triage, d’autres, de véritables pros, avec des sacoches sur leur vélo et des gants. Il y avait l’espoir de décrocher le gros lot, comme un billet de loto qui nous tient en haleine.

Les glaneurs s’activaient avant le passage des bennes à déchets de la Ville. La manne leur tombait du ciel avec ces inondations. Le matelas a mis moins de dix minutes à trouver preneur. ‘‘C’est pour envoyer en Afrique !’’ a expliqué le jeune Noir qui a prestement disparu avec son butin alourdi par l’humidité.

Ces résidents d’HoMa, qu’on appelait autrefois les indigents et les miséreux, existent toujours, particulièrement durant les campagnes électorales, où ils ressurgissent tout à coup, détenant le pouvoir d’un vote qu’ils n’exerceront probablement pas, se sachant abandonnés depuis si longtemps par les méritocrates. Les pauvres sont invisibles la plupart du temps ou camouflés derrière un chiffre ; ils ont honte.

Selon l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), une personne sur cinq vit sous le seuil d’un revenu viable en 2022 au Québec, soit entre 25 128 $ et 34 814 $ par an. 

Et ça pousse des cris d’orfraie lorsque Québec solidaire cible les 5 % des plus riches pour tenter une redistribution des gains. Des révolutions naissent des inégalités, quand ce n’est pas une société beaucoup plus violente, à la pointe du revolver.

Je ne frenche pas de licornes, mais j’ai lu l’économiste Thomas Piketty à quelques reprises. Il bataille sur ce sujet depuis des années (bit.ly/3E8RgCe). Si 20 % des plus pauvres au Québec possèdent des actifs nets médians de 2600 $, alors que les 20 % des plus riches peuvent dormir tranquilles avec leur pécule médian de 1,3 million, il semble y avoir une légère marge de manoeuvre pour réduire ces inégalités sans que la classe moyenne manque de poutine le vendredi soir.

[...]

Une chance qu’il reste des artistes dans la dèche pour nous rappeler ce que l’asservissement implique : perdre beaucoup d’humanité en chemin à force de jouer au roi de la montagne. Vendre son âme a un coût : il faut fitter.

J’en discutais avec l’auteur de théâtre Pierre Lefebvre, dont le dernier essai, Le virus et la proie, a fait grimper ma tension artérielle. Le loup ne fait pas que fendre l’âme de la nuit, il peut aussi mordre :

De réussir, monsieur, y pensez-vous ? Quelle tristesse. […] L’état du monde, sa misère lamentable, sa boursouflure grotesque, les ravages accomplis chaque jour par l’industrie, n’importe laquelle — pétrolière, minière, pornographique, culturelle — d’où pensez-vous que ça découle si ce n’est de la réussite de ceux et celles qui réussissent ?’’

Un seul épisode de la série Avant le crash suffit pour le deviner. Ils sont à vomir, mais leur vilenie est légale. Je préfère encore Les Bougon ; au moins ils avaient compris que fourrer le système n’est que lui rendre la monnaie de sa pièce. Cash. [...] » 

 

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Le virus et la proie

Pierre Lefebvre

Le virus et la proie

Collection Hors série

Fiche du livre

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