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Revue de presse

Sur la "tyrannie de la valeur"

Hugo Harari-Kermadec | Contretemps

Les onze auteurs de cet ouvrage dirigé par Eric Martin et Maxime Ouellet proposent de faire le point sur une refondation complète de la théorie critique à partir d’une analyse radicale de la valeur comme médiation centrale de la société capitaliste. L’enjeu n’est rien de moins que de poser les bases d’un dépassement de la question de la recherche du sujet de l’émancipation, tout en proposant une vision réellement articulée des différentes oppressions et exploitations. Les questions stratégiques qui découlent de cette réflexion théorique ne sont pas éludées : comment éviter les écueils de l’économicisme – la revendication d’une meilleure répartition du revenu nous enferme dans la logique capitaliste de la valeur – sans tomber dans une posture pessimiste de critique de la critique ? Quelques pistes sont proposées au fil du livre, composé d’une introduction des deux directeurs suivie de 9 chapitres.

La tyrannie de la valeur s’empare de trois nouvelles approches théoriques contemporaines et propose de les faire converger. Les travaux de Moishe Postone, en particulier Temps, travail et domination sociale, écrit en 1993 et la sociologie dialectique de Michel Freitag produite tout au long des années 1980, 1990 et 2000 sont rapprochées de la relecture de Marx centrée sur la critique de la valeur (Wertkritik) entreprise par le groupe Krisis à partir de la fin des années 1980. Dans le  premier chapitre, Anselm Jappe revient sur les apports du principal auteur de ce courant, Robert Kurz. On retrouve chez ce dernier une critique du marxisme orthodoxe et du mouvement ouvrier, critique commune aux trois courants qui nous intéressent : la lutte des classes est « un conflit à l’intérieur du rapport capitaliste », si bien que « les sujets collectifs, comme les classes, ne sont pas les acteurs de l’histoire mais ils sont eux-mêmes constitués, et ensuite dissous, par le mouvement de la valeur » (p. 55).

Pour le courant de la critique de la valeur, le concept de valeur a été mal compris par les lecteurs de Marx. Ou plutôt, il s’agit « de reprendre ses intuitions les plus fécondes, même si cela implique de s’opposer à d’autres idées du maître » (p. 60). Loin de naturaliser le travail comme une capacité proprement humaine à agir sur l’environnement en vue d’une fin, Marx « critique plutôt le fait que le travail ait une fonction de médiation sociale dans les sociétés capitalistes » (p. 15), c’est-à-dire qu’il constitue le terrain de mise en relation des activités humaines. Sous le capitalisme, cette mise en relation est une abstraction deshumanisante : la valeur est faite de travail abstrait, qui n’est pas du « travail individuel et isolé » mais plutôt « l’expression du travail en tant que puissance sociale » (p. 15). Il serait alors vain de chercher à mesurer, tout au long du processus productif, le temps de travail concrètement dépensé dans la production d’une marchandise. Il faut au contraire faire porter l’attention sur les effets sociaux du règne de la valeur : l’obligation de vendre sa force de travail, la poursuite effrénée de la croissance, la consommation comme épanouissement, etc.

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La tyrannie de la valeur

Eric Martin, Maxime Ouellet

La tyrannie de la valeur

Débats pour le renouvellement de la théorie critique

Collection Théorie

Fiche du livre