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Revue de presse

Remettre la vérité sur les rails

Karine Tremblay | La Tribune

« Après avoir lancé un premier essai sur la tragédie de Lac-Mégantic en 2018, Anne-Marie Saint-Cerny signe avec l’illustrateur Christian Quesnel la percutante bande dessinée Mégantic, un train dans la nuit. Parce qu’il y avait encore matière à dire, à montrer, à questionner.

Et il y a encore à faire pour que les choses bougent. C’est le constat qui s’impose à la lecture du récit superbement imagé, qui nous happe autant que son propos nous frappe. On referme l’album avec la certitude que c’est un livre nécessaire. 

"Avec la puissance des images de Christian Quesnel, la portée du récit est décuplée. Il a su laisser s’infiltrer toute l’humanité des victimes et des survivants, il a su leur donner voix et visages. Il a fourni une arme incroyable, parce que ça nous permet de rejoindre plein de monde. C’est accessible, mais en même temps, en 80 pages, ça dit tout."

Tout l’insensé, l’injustice, l’impensable que Saint-Cerny avait déjà raconté dans Mégantic. Une tragédie annoncée

L’essai, paru après cinq ans de recherches, a valu à l’auteure un prix Pierre-Vadeboncoeur. Son ouvrage a aussi été finaliste aux Prix littéraires du gouverneur général (2018) et au Prix des libraires du Québec (2019). Autrement dit, il a rayonné et trouvé de nombreux lecteurs. Mais l’histoire ne s’arrêtait pas là. 

"Parce que, encore aujourd’hui, il n’y a pas tant de gens qui savent ce qui est arrivé."

D’où la nécessité de cet album. 

"Je dois saluer ici Écosociété et mon éditeur, David Murray, d’être arrivés avec l’audacieuse avenue d’une bande dessinée. C’était un coup de génie. Parce que la BD est un outil absolument magique qui permet de ramener l’émotion."

Et de pointer les responsables tout en mettant en lumière l’étendue de la perte. La posture de départ, la voix à entendre, c’était d’ailleurs celle des 47 personnes disparues.

 

La voix des citoyens

Premières pages : une grand-mère raconte à sa petite-fille pourquoi elles ont toutes deux péri, cette nuit-là. De case en case, elle remonte l’horloge du temps jusqu’à pouvoir comprendre comment un tel drame a pu arriver. 

C’est ce fil narratif qui tente de démontrer à quel point l’industrie ferroviaire a imposé ses lois au nom du profit, et comment le politique a laissé faire. On retourne donc jusqu’en Alberta, où le train de 72 citernes du CP a amorcé sa course, le ventre plein de pétrole. Et on aboutit au centre-ville de Lac-Mégantic, où l’explosion des locomotives a emporté 47 âmes. 

Avec autant de délicatesse que de sensibilité, Quesnel a su mettre tout ça en images. 

"J’avais ce grand souci de ne pas porter atteinte à la dignité des gens", résume le dessinateur, qui se souvient d’une vidéo qui l’a particulièrement touché et qu’il a intégrée aux pages. 

"Anne-Marie m’avait envoyé les images de la jeune Kathy Clusiault qui danse dans son salon sur It’s Now or Never, de Presley, quelques mois avant la tragédie où elle a péri. Je me suis beaucoup identifié à elle; elle aurait pu être ma nièce. Plus tard, j’ai lunché avec son père, qu’on a vu serrer la main de Thomas Harding, au procès."

L’image était forte, évocatrice. Elle se retrouve aussi dans la BD, qui cerne cet enjeu important : qui sont les vrais coupables?

 

Un crime

"Les autorités ont toujours refusé de répondre. Un homme tout seul qui conduisait 72 bombes brisées, ça paraît insensé. La seule question que j’ai sans cesse posée, elle est très simple : qui a permis ça? En refusant une commission d’enquête publique, les autorités politiques n’ont pas seulement détourné les yeux : elles ont mis un couvercle sur la possibilité qu’on avait à faire la lumière", dit Anne-Marie Saint-Cerny, pour qui le drame de Mégantic est un crime. 

"Il y avait des tonnes de rapports qui pointaient vers une possible tragédie. Rien n’a été fait. Encore aujourd’hui, ça se reproduit. En 2019, un accident très similaire a eu lieu en Colombie-Britannique. Trois personnes sont mortes, des enfants sont orphelins. Le ministre des Transports Marc Garneau a encore refusé d’imposer une mesure qui sauverait des vies : mettre des freins automatiques sur l’ensemble du train."

Pourquoi? 

"Les ferroviaires ne veulent pas, parce que c’est long à redémarrer, elles perdent du temps, donc de l’argent."

En laissant aller, "les politiciens ne protègent pas les gens, mais permettent aux compagnies ferroviaires d’augmenter les profits. Pour elles, à la limite, je pourrais dire : je comprends, c’est votre mission. Mais la mission de nos élus, c’est d’agir pour le bien public", martèle Mme Saint-Cerny. 

"Ce qui ressort, c’est qu’ils n’ont aucun courage, poursuit-elle. C’est assez significatif que le ministre ait été Marc Garneau. J’ai vu que le courage de s’envoyer en l’air dans une fusée, ce n’est rien comparé au courage qu’il aurait dû avoir de se lever debout et de dire, en 2019 : Sous ma gouverne, il n’y aura plus de mort évitable, de cette façon. Il ne l’a pas fait, au contraire, il a plié, il s’est couché devant les ferroviaires. Ça, pour moi, c’est impardonnable."

Quand l’essai d’Anne-Marie Saint-Cerny a été publié, le même ministre a évoqué "une théorie du complot". 

 

Exiger mieux

Et voilà que la BD sort en pleine campagne électorale. 

"Ce n’était pas prévu, mais c’est bien. Devant ces gens qui paradent devant les caméras, c’est à nous et aux journalistes d’exiger des réponses, d’exiger du courage. Être ministre, ce n’est pas un prix de présence, mais une responsabilité", dit celle qui n’a jamais parlé avec Marc Garneau, mais qui l’a filmé, à Lac-Mégantic. 

"J’en ai fait un montage, il répétait sept ou huit fois que la sécurité ferroviaire, c’était sa priorité absolue. J’ai enregistré cette question posée par un journaliste : M. Garneau, vous êtes à l’aise avec le fait que les rails sont complètement finis derrière l’hôpital? Il répond qu’il ne peut rien faire, que si les fonctionnaires disent que c’est dans les normes, la compagnie décide. Les normes, c’est lui qui les fait! Il n’a qu’à les élever."

L’épisode méganticois fait partie des nombreux documents colligés par Anne-Marie Saint-Cerny. Lorsqu’il est monté dans le projet de BD, Christian Quesnel s’est aussi rendu dans la petite municipalité du Granit. 

"Ce que j’ai ressenti dans le centre-ville, c’est curieux, ça m’a rappelé Berlin, où on capte le poids de la Deuxième Guerre. À Mégantic, on ressent aussi ce genre de charge. Ces séjours m’ont servi dans la création. C’était important pour moi de rester en phase avec le vécu des gens de l’endroit. Je souhaite maintenant qu’ils ne soient pas seulement écoutés, mais qu’ils soient aussi entendus." 

Celui qui complète actuellement un doctorat en bande dessinée, à l’Université du Québec en Outaouais, sait que l’image peut parfois agir comme un porte-voix. 

"La bande dessinée, c’est un langage qui permet une narration particulière, où le surgissement est possible. On peut jouer sur la séquence, le symbolisme, l’évocation. Une recherche fouillée combinée à des illustrations puissantes, ça permet de mieux comprendre, de mieux pointer. Ça crée un outil unique."

Et un livre essentiel.  »

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Mégantic, un train dans la nuit

Christian Quesnel, Anne-Marie Saint-Cerny

Mégantic, un train dans la nuit

Collection Ricochets

Fiche du livre

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