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Revue de presse

Emanuelle Dufour: Stimuler la rencontre avec les Premières Nations en BD

Yves Bergeras | Le Droit

 

 

« À la faveur du mouvement de (ré)conciliation entre le Canada et les Premières Nations, l’universitaire Emanuelle Dufour faisait paraître, le 7 avril, C’est le Québec qui est né dans mon pays!, une bande dessinée permettant de mieux comprendre les relations entre Autochtones et Allochtones. Et de comprendre tout court ces voisins qui, malgré une volonté accrue d’améliorer le dialogue, souffrent toujours d’une certaine "invisibilité", aux yeux du peuple colonisateur.

Voyant là un "rendez-vous manqué", l’auteure propose dans ce livre des pistes de compréhension accessibles à tous... ainsi qu’une généreuse médiagraphie pour l’usage de quiconque souhaite pousser plus loin la réflexion.

Québécoise de souche, Emanuelle Dufour est d’ailleurs partie de sa "propre méconnaissance" des peuples avec qui elle partage le territoire. Un constat qu’elle a réalisé au contact des Maoris, en Nouvelle-Zélande, explique au détour des pages — car elle n’hésite pas à mettre en scène ses propres interrogations tant que celles-ci servent le fil de récit, le storytelling étant, pour des raisons d’efficacité, au centre de sa démarche narrative. 

Lors de son voyage, effectué en 2004, elle s’est sentie incapable de répondre aux questions que lui posait une fillette autochtone curieuse de comparer son expérience de vie avec celle de ceux qu’elle considérait comme ses lointains cousins  nord-américains.

Mais ce sentiment de culpabilité ne nourrit que le déclic initial, et son livre s’affranchit du sentiment de honte pouvant découler des comportements de ses ancêtres colonisateurs. 

Honte et culpabilités étant des sentiments "contre-productifs", qui encouragent le repli identitaire davantage qu’ils ne favorisent "la rencontre" de l’autre,  Emanuelle Dufour préconise la "responsabilisation individuelle et collective".

Son livre cherche à encourager une attitude positive et "constructive", ce pas vers eux, qui romprait avec les ancestrales postures de cohabitation contrainte et distante. 

Ce qu’attendent les communautés autochtones, explique-t-elle, c’est que le peuple colonisateur procède à un "auto-examen sur tous les plans:  ndividuels, collectifs, institutionnels et systémiques".  Et ce, "avant d’entamer le processus de rencontre". "Ils ne quémandent pas" qu’on s’intéresse à eux, nuance-t-elle : "ils aspirent à une justice sociale qui ne peut s’opérer qu'à travers un processus d’introspection et de responsabilisation" des Allochtones.

Cet auto-examen, poursuit Emanuelle Dufour, consiste à accepter d’"explorer l’histoire coloniale" du pays avec des yeux neufs, moins ethnocentristes, pour mieux "déconstruire" les termes "galvaudés" et les images stéréotypées qu’ont "nourries le système d’éducation et les médias de masse".

 

Polyphonique

La BD (ici, l’art séquentiel prend en réalité la forme d’un "carnet de rencontres") donne la parole à une cinquantaine de "contributeurs" – chercheurs, intellectuels, artistes ou militants — pour moitié Autochtones, pour moitié Allochtones.

Emanuelle Dufour alterne donc entre le "je" et le "il" et "elle", pronoms toujours singuliers. Il n’y a pas "une" parole autochtone, pas plus qu’il n’y a une Nation, et l’ouvrage se veut le miroir avisé de cette diversité polyphonique.

De page en page, elle a le sentiment d’ouvrir "des fenêtres" sur la (ou sur des) réalité(s) autochtone(s), à mesure qu’elle relaie les propos éclairants  — exprimés parfois avec humour, parfois avec circonspection, souvent avec sagesse — de multiples leaders et personnalités "inspirantes", dont le chef  de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador Ghislain Picard, le musicien Florent Vollant, la commissaire (de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées) Michèle Audet, l’artiste Ellen Gabriel, etc. 

La BD lève au passage un voile sur plusieurs initiatives réparatrices ou médiatrices, dont l’éphémère Collège Manitou et l'Institut Kiuna (un centre d’apprentissage situé à Odanak), ou encore la grande marche Innu Meshkenu.

Elle n’oublie pas d’évoquer les cicatrices des pensionnats autochtones ni l’impact des travaux de la Commission Viens (Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec : écoute, réconciliation et progrès). Un impact mitigé, à en juger par les propos relayés dans le livre d’Emanuelle Dufour, pour qui la "rencontre" tant espérée n’a jamais eu réellement lieu, les Québécois ayant été eux-mêmes longtemps freinés dans leur élan par le paradoxe de "leur double posture de colonisateur et de colonisé". 

 

Médiatrice

Tout en prenant grand soin de ne jamais s’approprier les propos autochtones, la dessinatrice — qui est aussi une anthropologue diplômée — se pose plutôt en médiatrice:  en "facilitatrice". 

Mi-conteuse, mi-rapporteuse, elle cherche à faire de sa publication un outil d’"éveil" permettant d’initier la réflexion, de faciliter la compréhension des attentes et points de vue autochtones, pour, au final, faciliter l’érection de ponts entre les cultures... et "sortir de l’impasse".

"Je ne souhaite pas raconter l’histoire des Premiers Peuples, mais seulement qu’on examine ensemble leur histoire. Je pars de mon expérience d’Allochtone», je me sers de mon exemple pour parler de l’Autre", en travaillant en "cercles concentrique", pour finir par observer, avec le recul, de ce qui est "institutionnel
et systémique". 

Mais l’objectif de son livre n’est "pas de répondre aux questions, mais bien d’en provoquer de nouvelles", ajoute-t-elle.

 

Une histoire coloniale "pleine de trous"

Malgré des progrès notables, l’histoire des Premières Nations demeure assez mal enseignée dans les écoles québécoises, reflet de notre "méconnaissance" générale, estime en entrevue téléphonique Emmanuelle Dufour. Difficile de "comprendre la relation" entre Allophones et Autochtones alors que "notre histoire commune est pleine de trous" qu’on a trop longtemps comblés par des clichés grossiers, argue-t-elle. Des gravures de martyrs des Pères Lalemant et Bréboeuf aux représentations réductrices de la Crise d’Oka, en passant par Lucky Luke et Yakari, son livre C’est le Québec qui est né dans mon pays s’amuse à retracer quelques stéréotypes, pas toujours inoffensifs.

Apprendre à classer les Nations dans un tableau synthétique, en fonction de critères géographiques et de leur type d’habitat, est loin d’être suffisant pour comprendre la culture autochtone, argue-t-elle. 

"Le pan le plus important à enseigner, c’est la période avant la crise d’Oka, tout ce qui a chamboulé la relation [entre les peuples] et qui est à l’origine des enjeux auxquels font face le Québec et l’ensemble du Canada" depuis 20 ans, estime l’auteure, qui consacre un long chapitre à la ‘crise d’Oka’ et à ses conséquences désastreuses sur la relations multilatérales. L’expression fait d’ailleurs sourciller nombre d’Autochtones, qui préfèrent parler du ‘siège de Kanehsatake’, rappelle Mme Dufour.

Ce problème de vivre ensemble "nous concerne tous" et il est temps de briser ce cercle vicieux, poursuit-elle. Il semble urgent, à ses yeux, de "déconstruire le malaise et la honte coloniale", panser les cicatrices et faire – comme l’ont fait les Premières Nations – "preuve de résilience", afin de pouvoir amorcer un dialogue serein et pacifié, témoigne-t-elle. 

Autrement dit: "faire le ménage pour qu’une nouvelle parole puisse résonner", annonciatrice d’une véritable réconciliation... 

C’est le Québec qui est né dans mon pays!
Emanuelle Dufour
208 pages; Écosociété
****1/2 »

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«C'est le Québec qui est né dans mon pays!»

Emanuelle Dufour

«C'est le Québec qui est né dans mon pays!»

Carnet de rencontres, d'Ani Kuni à Kiuna

Collection Ricochets

Fiche du livre

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