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Revue de presse

«Une école sans murs»: la vraie nature de Tagore

Natalia Wysocka | Le Devoir

 

« "Les enfants aiment la terre, sa poussière, sa saleté, ils aiment le soleil, le vent et la pluie." Appel à transmettre aux enfants l’amour de la nature, à leur donner la liberté de cultiver leur curiosité, Une école sans murs présente les enseignements de Rabindranath Tagore. Des suggestions pour les adapter ici. "À l’approcher avec amour, avec respect, avec ouverture."

C’est Chantal Santerre et Normand Baillargeon qui ont réuni les textes du philosophe, peintre et poète d’origine bengalie. Des écrits datant de près de 100 ans. Et pourtant. La plupart des idées partagées par le Prix Nobel de littérature de 1913 semblent d’une incroyable actualité.

"Parfois, c’est triste qu’elles le soient", remarque Normand Baillargeon. Triste, car, comme le démontre Une école sans murs, Tagore insistait sur l’importance de l’art en éducation, sur les bénéfices de la musique, de la danse, du théâtre. Sur la conscience de l’environnement, sur les bienfaits de sa proximité. Des choses pour lesquelles il faut encore se battre, dit avec regret le philosophe québécois.

"Chez nous, comme dans beaucoup de pays occidentaux, l’art peine à se faire une place dans le curriculum scolaire. C’est un domaine mineur, souvent abordé à la dernière minute, si on a du temps. Alors que chez Tagore, c’est pris extraordinairement au sérieux. Comme moyen de découverte de soi, comme manière d’aller vers autrui. Je pense que ça devrait nous parler, ce genre d’idées."

Et elles nous parlent énormément, celles que l’on trouve dans ces pages où la langue se déverse, apaisante, riche, sensible, élégante. "Les enfants, nous le savons tous, de tout leur corps et de toute leur âme, aspirent à l’air et à la lumière, comme les fleurs. Jamais ils ne sont d’humeur à refuser ces incessantes invitations à entrer en communication directe avec l’univers que leur lancent tous leurs sens."

La traduction, menée par les deux auteurs accompagnés de leurs collaborateurs Johanne Rondeau, Simon Tardif et leur fille, Camille Santerre-Baillargeon, semble couler de source. "Ce n’était pas de la tarte, traduire Tagore ! C’était beaucoup de travail. C’est une langue très belle, très poétique, mais souvent faite de métaphores filées."

On pense à De l’éducation et de ses problèmes, texte datant de 1906, dans lequel le penseur indien dresse des parallèles entre les établissements scolaires et industriels. "À dix heures et demie du matin, l’usine ouvre au son d’une cloche ; puis à mesure que les maîtres se mettent à parler, les machines se mettent en marche. Les maîtres se taisent à quatre heures de l’après-midi quand l’usine ferme et les élèves rentrent chez eux rapportant quelques pages de savoir manufacturé. Plus tard, ce savoir est éprouvé par des examens, et étiqueté."

De liberté et d’harmonie

"Tagore savait ce qu’il voulait que son école — et son université — ne soit pas", explique Chantal Santerre.

C’est ainsi que le philosophe aura réfléchi et donné corps à son idéal d’enseignement. "Ils ne sont pas très nombreux, les théoriciens qui ont non seulement eu une pensée sur l’éducation, mais qui ont également fondé une école, rappelle Normand Baillargeon. Il y a eu Platon et Aristote. John Dewey, Bertrand Russell et Maria Montessori aussi. Mais ils ne sont pas des tonnes."

D’où l’importance, pour les deux auteurs, de remettre en lumière, en français, les propos de l’homme qui s’est éteint en 1941, à Calcutta.

Chantal Santerre salue son idéal de liberté. D’harmonie. De connaissance de soi comme vecteur pour aller vers l’autre. Le thème revient du reste fréquemment dans cette anthologie. "Tout en reconnaissant l’importance de la nation, de la fierté de sa culture, il insiste sur la nécessité de ne pas se refermer sur soi, de s’ouvrir aux autres."

Cette ouverture inclut également celle à la nature, dont tous doivent être partie prenante. Le penseur lance en outre un appel à rejeter le superficiel, à s’en détacher. "C’est très proche de l’idée de simplicité volontaire d’aujourd’hui, indique Chantal Santerre. L’idée de revenir aux sources, à l’essentiel. De montrer aux enfants les richesses des choses simples, qui ne coûtent rien. De ne pas être déconnectés du monde dans lequel on vit, d’être sensibles à l’environnement, de le protéger. C’est la plus belle chose que l’on puisse apprendre de ses écrits. La nature, c’est sa religion."

"C’est un monsieur qui voyait loin, ajoute Normand Baillargeon. Quand on pense aux écoles au Québec qui font des jardins communautaires, qui donnent des cours à l’extérieur, on se dit : il y a un peu de Tagore là-dedans ! Vous savez, à l’heure du réchauffement climatique anthropique, du virus et de la crise pandémique que nous traversons, ce sont des données qui devraient nous toucher."

Le plaisir de la lecture

Ce qui touche aussi, c’est l’amour qu’il avait de la lecture. Celle pour le plaisir. Dans un texte, il recommande aux parents de ne jamais arracher des mains d’un enfant des livres qu’il lirait simplement pour se divertir (même si aujourd’hui on confisque davantage des cellulaires et des tablettes).

"Ce sont des choses très simples qui peuvent aider à rendre les enfants heureux devant le savoir, estime Chantal Santerre. Parce que le savoir est libérateur."

L’ouvrage se termine d’ailleurs sur un intéressant entretien que les deux auteurs ont réalisé à Boston avec l’économiste Amartya Sen, un ancien élève de Tagore, qui raconte avoir eu le loisir de lire tout ce qui lui tombait sous la main. "Ça nous a fait plaisir qu’il nous dise que son plus beau souvenir de l’école, c’était la bibliothèque."

N’empêche, malgré toutes les idées inspirantes, tout ne peut être transposé ici, disent les auteurs. "Ça nous a tellement frappés, quand Tagore parle de l’importance, pour les enfants, de marcher pieds nus et de toucher le sol. Mais on ne peut pas amener ça au Québec en février à moins 40. Nous ne nous voyons pas arriver au Centre de services scolaire de Montréal et dire : “À compter de demain…” " »

Les auteurs espèrent cependant que d’autres suggestions trouveront un écho. Après tout, cela fait dix ans qu’ils sont plongés dans cette œuvre immense. "Nous y avons mis beaucoup de temps. Et nous l’avons fait, en partie, par amour. Nous sommes attachés à Tagore. Et nous espérons que le livre contribuera à le faire connaître et aimer." »

Pour lire l'article original, cliquez ici

 


Une école sans murs

Rabindranath Tagore

Une école sans murs

Arts, nature et cosmopolitisme au cœur de l'éducation

Collection Retrouvailles

Fiche du livre

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