Partager
Retour
Revue de presse

Conversation avec Alain Olivier : « L'agroécologie désire renouer avec la beauté de la nature »

Atila Özer  | Life on Mars

 

 

« À l'occasion de la sortie de La révolution agroécologique, la synthèse rigoureuse qui manquait sur le sujet, l'universitaire québécois Alain Olivier a discuté avec nous du système alimentaire qu'il nous faut pour demain. L'agroécologie peut-elle nous aider à sauver la planète ? Ses solutions sont-elles toutes pertinentes ? Conversation franche et approfondie.

Comment s’alimenter ? Quelle agriculture pour demain ? Et autour des paysans et paysannes qui nous nourrissent, quel édifice économique et politique ? Questions cruciales dans le contexte actuel. Non seulement parce que la pandémie de Covid-19 est peut-être la dernière calamité globale en date causée par l’agro-industrie, mais surtout parce que notre système alimentaire est un facteur majeur du dérèglement climatique en cours. Or, il nous reste à peine dix ans pour empêcher que celui-ci ne devienne incontrôlable, et que la planète ne soit convertie en mouroir pour le vivant en général et l’être humain en particulier. Il nous faut donc, dans ce domaine, des solutions. Non pas des idéologèmes, tels que les promesses écomodernistes – accroissement de l’urbanisation, intensification de l’agriculture, aliments synthétiques, services écologiques artificiels… –, mais des propositions en phase avec les pratiques, validées par la science, bénéfiques à l’ensemble des espèces peuplant la Terre.

C’est bien à la formulation de semblables propositions que s’attelle l’« agroécologie », courant multiple qui recouvre des pratiques agricoles, un mouvement social et des travaux scientifiques. Cet ensemble bariolé, un peu difficile à saisir, méritait une synthèse. Elle nous est offerte aujourd’hui par Alain Olivier, professeur à la faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval, qui publie aux éditions Écosociété La révolution agroécologique. Nourrir tous les humains sans détruire la planète, ouvrage lumineux qui allie à l’engagement rigueur scientifique et souci de la nuance.

De la ville de Québec, Alain Olivier a eu la gentillesse de répondre à nos questions. Au fil d’une conversation précise et approfondie, il nous a présenté les grandes lignes de son livre, expliquant ce qu’est l’agroécologie, comment il y est venu, en quoi l’agro-industrie est nocive, quels remèdes on peut lui opposer, sans esquiver nos interrogations sur d’éventuels failles et travers de la pensée agroécologique.

 

Atila Özer : Tout au long de votre livre, vous soulignez que l’agroécologie ne s’intéresse pas seulement à la production agricole, mais à l’entièreté du système alimentaire. Qu’est-ce, exactement, que l’agroécologie, quel est son sens, et en quoi se distingue-t-elle de l’agriculture biologique ?

Alain Olivier : Si l’on veut résumer, c’est la rencontre de l’agriculture et de l’écologie, mais aussi de l’agriculture et des sciences sociales. Au départ, on s’occupait surtout de ce qui se passait sur la parcelle agricole. Il s’agissait de recréer un écosystème aussi proche que possible des conditions naturelles en exploitant au mieux les interactions écologiques. Mais comme ce qu’un paysan fait sur sa parcelle n’est pas indépendant de ce qui se passe à l’extérieur, on s’est petit à petit intéressé au système alimentaire dans son ensemble, et aux enjeux sociaux plus globaux, comme l’accès des paysans et des paysannes à la terre, aux semences.

Donc, il ne s’agit pas seulement d’écologie, ou de lien entre la science et les pratiques agricoles, mais d’un mouvement social. Autrement dit, l’agroécologie a aussi les yeux sur la communauté, sur le territoire dans son ensemble. Au contraire, en agriculture biologique, même si l’on s’intéresse à l’écologie de l’agroécosystème, on ne se préoccupe pas nécessairement – on peut le faire – de questions sociales et politiques telles que le sort des travailleurs agricoles, la dépendance des paysans, la répartition des revenus entre les différents acteurs du système alimentaire. Il est vrai, cela dit, qu’en agriculture biologique, généralement, on fait du travail agroécologique. C’est très vrai chez nous, au Québec, en France aussi, où l’on trouve beaucoup de petites fermes attachées aux liens de proximité entre les personnes qui produisent la nourriture et celles qui la mangent. Mais ce n’est pas toujours le cas. De grandes entreprises font du bio sans se soucier de justice sociale, n’y voyant qu’une part de marché, ou font à la fois un peu de bio et du conventionnel. Donc, elles ne s’inscrivent pas dans un esprit qu’on pourrait qualifier d’agroécologique. Une autre différence, c’est qu’en agriculture biologique, il y a un cahier des charges, un processus de certification, ce qui n’existe pas en agroécologie. Cela a permis une certaine transparence, côté bio. Le consommateur sait ce qu’il achète, parce qu’il y a des normes bien précises. Inversement, il est pour lui parfois un peu plus difficile de savoir ce qu’est un aliment inscrit dans une démarche agroécologique. Connaître mieux le producteur est alors nécessaire.

 

Quand vous étiez étudiant en agronomie, votre préoccupation était la faim dans le monde. Et vous pensiez que la solution résidait dans la « révolution verte », qui consistait, dans les pays pauvres, à accroître la productivité par la mécanisation, les variétés à haut rendement et les intrants de synthèse. Bref, vous étiez un chaud partisan du tout technologique. Est-ce le constat général des conséquences catastrophiques de l’agriculture industrielle qui vous a fait changer d’avis, ou bien quelque expérience plus personnelle, plus singulière ?

Pour confirmer un peu ce que vous dites, j’ai eu une formation agronomique classique. Donc, j’étais convaincu de l’importance de ces techniques. Dans mon livre, j’exagère peut-être l’ampleur de mon cheminement. Il n’en demeure pas moins que j’ai été formé dans l’idée qu’on allait régler le problème de la faim à coups de variétés améliorées, d’engrais chimiques, de pesticides. D’un côté, oui, les externalités, les conséquences négatives du système alimentaire mondial m’ont fait réaliser des choses, mais je dirais qu’effectivement des expériences plus personnelles m’ont fait avancer, et ce très tôt. J’ai passé beaucoup de temps en Afrique de l’Ouest, en Afrique sahélienne, au début de ma carrière. Au contact des paysans et des paysannes, je me suis rendu compte qu’en fait, ce qu’on leur offrait ne leur convenait pas toujours. Au début, j’avais ce réflexe classique qui est de dire : Ces pauvres paysans, ils ne comprennent pas les bienfaits de tout ce qu’on propose… Puis, j’ai compris que, bien souvent, cela ne faisait qu’augmenter leur dépendance, d’une part, et leur vulnérabilité aussi. Dépendance envers des semenciers, des producteurs d’engrais, des fournisseurs de pesticides. Vulnérabilité au marché, aux précipitations, aux ravageurs des cultures, parce que, par exemple, les variétés qu’on leur proposait fonctionnaient bien seulement avec des engrais chimiques, avec l’irrigation, etc. Je me suis par ailleurs rendu compte que ce n’était pas seulement le rendement maximal à l’hectare qui importait, mais également la stabilité du rendement dans le temps, et toutes sortes d’autres besoins qui débordent le cadre de l’alimentation, comme la santé…

 

Des besoins d’ordre peut-être un peu plus qualitatif…

Oui, et aussi des besoins relatifs à l’occupation du territoire, à la culture alimentaire, à la dignité humaine, la justice sociale, la gouvernance, au choix de ce qu’on fait sur sa parcelle.

 

La pandémie de Covid-19 que nous subissons actuellement est-elle, selon vous, l’un des effets cataclysmiques du saccage de la nature par l’agro-industrie ?

De plus en plus d’études pointent dans cette direction. L’une d’elles, publiée il y a quelques semaines, fait le lien entre les zoonoses d’origine virale – ces maladies transmises aux humains par l’intermédiaire d’animaux – et les modes de culture. En analysant plusieurs études faites dans différents contextes à travers le monde, les auteurs se sont rendu compte qu’il y avait moins de transmissions de maladies à virus de l’animal à l’humain dans les parcelles pratiquant l’agroécologie ou l’agriculture biologique que dans les espaces d’agriculture industrielle. Ce sont de premiers résultats assez fragmentaires, mais qui pointent dans cette direction-là. Il y aussi des discours plus philosophiques. Certains soutiennent que la planète remet l’être humain à sa place, parce qu’il en a pris trop…

 

Ils quittent ainsi les rails de la rationalité, non ?

Oui, en effet. Mais de façon plus rationnelle, on peut dire par exemple que des virus qui perdent leur hôte en raison de la déforestation, de la perte de biodiversité, se trouvent dans des culs-de-sac, et ont peut-être un nouvel hôte à exploiter avec l’être humain. Ce sont des hypothèses, des pistes de recherche, il faut essayer de voir ce qu’il en est. En tout cas, cette nouvelle étude montre que par la pression de sélection des pesticides, on favorise certaines populations d’insectes vectrices de maladies qui vont s’attaquer à l’être humain dans des contextes d’agriculture industrielle.

 

Au-delà du cas particulier de la Covid-19, quelles sont les conséquences les plus dramatiques du système agro-industriel, et pensez-vous que ces conséquences le condamnent ?

Les conséquences écologiques sont très graves, la perte de biodiversité, la dégradation des sols, qui ont de la difficulté à retenir l’eau. On perd des pollinisateurs, des ennemis naturels des ravageurs de cultures. Les changements climatiques, aussi, lesquels ont des conséquences déjà dramatiques pour certaines populations humaines. D’autre part, le système agro-industriel ne solutionne pas les grands problèmes d’injustice sociale, tels que l’insécurité alimentaire, nutritionnelle, vécue par beaucoup de gens. Évidemment, ce n’est pas que l’agriculture…

 

Oui, c’est le système économique, plus généralement…

Oui, ce qui fait d’ailleurs qu’il n’est pas facile d’intervenir dans le système alimentaire. Cependant, je pense que nous n’avons pas le choix. Il faut changer les choses, trouver de nouvelles façons de faire.

 

Vous rappelez que si les propositions de l’agroécologie ont fini par émerger dans le débat public, au point d’être prises en compte par les institutions, c’est à cause des mouvements paysans, tels que La Via Campesina, qui se dressent depuis des décennies contre les ravages de l’agro-industrie. L’agroécologie, à l’origine, est-ce le legs de la paysannerie à notre civilisation malade, une sorte de sagesse ancestrale qui nous permettrait de remédier à notre hybris, ou bien l’avant-garde de la pensée scientifique, le dépassement de la vieille agronomie techniciste et productiviste ?

Je dirais qu’il y a eu une évolution parallèle entre un certain nombre de scientifiques – parfois en lien étroit avec les paysans et ce qu’ils faisaient sur leurs parcelles – et les mouvements paysans. Indice assez intéressant, l’agroécologie, au départ, chez les scientifiques, s’intéressait uniquement à l’écologie, et pas aux aspects sociaux. Ensuite, des anthropologues, des sociologues, des chercheurs qui étudiaient les savoirs paysans, ont souligné qu’il n’y avait pas que la parcelle, que tout cela était lié, ce que les paysans eux-mêmes disaient depuis un certain temps à travers des mouvements comme La Via Campesina. Politiquement, les mouvements paysans ont fait beaucoup pour introduire l’agroécologie dans la sphère publique, mais les scientifiques ont donné une certaine justification.

 

Le fait que l’agroécologie repose sur des savoirs paysans traditionnels et empiriques soulève la question de la nature de la science. Vous allez jusqu’à soutenir que « c’est au savoir scientifique de se greffer aux savoirs paysans, et non l’inverse ». Or, la science peut-elle se payer le luxe de ne pas être « hors sol », c’est-à-dire de ne pas obéir à la méthode hypothético-déductive ? Une science qui serait à l’inverse « enracinée » ne court-elle pas le risque de rationaliser des préjugés ?

Oui, c’est une excellente question, je pense que ce risque-là est présent. C’est un équilibre fragile. La science doit être indépendante. En même temps, il faut bien savoir, en tant que scientifique, pour qui on travaille, pour quoi, dans quelle direction on fait évoluer la science…

 

Il n’y a pas de neutralité de la science, vous voulez dire…

Malheureusement, en agriculture, au cours des dernières décennies, on a surtout travaillé à essayer d’améliorer les techniques industrielles. On s’est dit : Peut-on avoir de meilleurs pesticides ? les utiliser mieux ? Parce qu’on était dans ce mouvement issu de la révolution agricole, de la révolution verte. Bien sûr, certains ont vu les choses autrement. Les choix que l’on fait ne sont pas innocents ni indépendants de la société dans laquelle on vit, des mouvements politiques, etc. Mais il est sûr que la science elle-même doit être indépendante, pouvoir travailler selon des modèles hypothético-déductifs, être à l’abri des influences aussi bien des mouvements paysans que de l’agriculture industrielle.

 

L’un des chapitres les plus instructifs et passionnants de votre livre est celui que vous consacrez à la terre. Vous y montrez, à travers les concepts de « fertilité », de « qualité », de « santé » des sols, à quel point ceux-ci sont gorgés de vie, à quel point les êtres vivants qui les composent coopèrent et se renforcent mutuellement. Vous rappelez aussi que les engrais chimiques et les pratiques agro-industrielles dévastent ce précieux tissu vivant. Que préconise l’agroécologie pour restaurer la santé des sols et en assurer la fertilité ?

L’agroécologie part du principe qu’un sol n’est pas seulement un support. Il accomplit toutes sortes de fonctions essentielles à l’écosystème de la ferme. Donc, elle propose toutes sortes de pratiques visant à maintenir la biodiversité, axées sur le monde vivant dans le sol et sur le cycle des éléments nutritifs, eux-mêmes très influencés par le monde vivant. Le carbone, l’azote, etc., passent par des organismes : micro-organismes, lombrics, insectes, animaux, plantes. Il faut s’occuper de leur santé afin que les cycles soient équilibrés, procurent toutes les fonctions nécessaires à un écosystème. [...] »

 

Pour lire la suite de l'article, cliquez ici 


La révolution agroécologique

Alain Olivier

La révolution agroécologique

Nourrir tous les humains sans détruire la planète

Collection Régulière

Fiche du livre

Sur le même thème