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Revue de presse

Emanuelle Dufour : la bande dessinée pour mieux se rencontrer

Léa Harvey | Le Soleil

 

« L’épais cahier boudiné ou la brique de mille pages sont généralement les images qu’on associe à la fameuse thèse de doctorat. Pour "décloisonner [ses] résultats de recherches", Emanuelle Dufour a plutôt opté pour la BD. Crise d’Oka, questions identitaires : C’est le Québec qui est né dans mon pays pave la voie pour un dialogue collectif, entre Autochtones et Allochtones.

Nous sommes en 2004, à Tauranga, en Nouvelle-Zélande. Emanuelle Dufour s’y trouve en voyage. Un matin, une fillette d’origine maorie lui demande des détails sur les peuples autochtones du Canada. Incapable de satisfaire sa curiosité, Emanuelle Dufour est envahie d’un sentiment de honte. C’est son "éveil".

"Comment c’est possible, qu’à trente ans, je ne connaisse rien de leur histoire ni de notre histoire?" Voilà la question qui l’a poussé, plus tard, à faire des recherches et à partir à la rencontre d’Autochtones et d’Allochtones pour mieux comprendre le fossé qui s’est créé entre les deux groupes au fil des siècles.

Dans ce carnet de rencontres, Emanuelle Dufour partage des extraits d’entretiens et de témoignages qu’elle a récoltés auprès d’une cinquantaine de personnes, sur plusieurs années.

"Cette bande dessinée ne se veut pas rhétorique. Elle ne raconte pas l’Histoire. […] Elle parle d’un nous collectif, d’un système. Sans discourir sur celui-ci. L’idée, c’est de discuter d’interactions, de relations, de ressenti. Comme si on abordait différents angles d’une même sphère", explique la doctorante en éducation par les arts, en entrevue au Soleil.

Dans ce carnet de rencontres "d’Ani Kuni à Kiuna", "il n’y a donc pas de débats". Emanuelle Dufour y partage plutôt des extraits d’entretiens et de témoignages qu’elle a récoltés auprès d’une cinquantaine de personnes, sur plusieurs années. Inuits, Innus, Mohawk, Wendats, Abénakis, Québécois et plusieurs autres y livrent ainsi leur version de l’Histoire.

La chercheuse a notamment discuté avec Stanley Vollant, Michèle Audette, Melissa Mollen Dupuis, Lise Bastien, Pierre Lepage, Marie-Pierre Bousquet, Jacques Kurtness et Prudence Hannis.

Emanuelle Dufour est consciente de toucher à des sujets sensibles lorsqu’elle aborde les stéréotypes culturels autochtones avec lesquels elle a grandi, la Crise d’Oka ou encore la vague nationaliste québécoise.

Elle admet d’ailleurs que, C’est le Québec qui est né dans mon pays, le titre de sa bande dessinée, tiré du témoignage d’Anna Mapachee, une enseignante de langue anicinape, peut lui aussi être "déconcertant" quoique "factuellement vrai".

"Anna a finalement repris les mots du nationalisme québécois pour qu’on la comprenne. […] J’ai l’impression qu’au Québec, si on a tant de mal à recevoir les nouveaux arrivants, c’est parce qu’on est sur une chaise à trois pattes. Ça fait qu’on est chancelant. Mais la patte qui nous manque, c’est celle de notre histoire coloniale", explique-t-elle.

 

Être bienveillant envers soi-même

L’objectif de ce carnet de rencontres, rappelle Emanuelle Dufour, n’est donc pas d’encourager le sentiment de honte qui lui a donné envie de démarrer ses recherches et qui "habite bon nombre de Québécois". Au contraire, il s’agit plutôt ici "de l’outrepasser, d’oser le désamorcer".

Ce "mémoire graphique" est le résultat de plus de dix ans de travail au sein des multiples nations qui peuplent la province. S’il est le témoin des plaies béantes à réparer, il pose aussi un regard sur l’évolution «non linéaire» qu’a vécu le Québec à propos de ces enjeux.

"Nous n’arriverons jamais à un point où nous en saurons assez. […] On ne nous demande pas de devenir spécialiste des dix nations du Québec et du peuple inuit. Ce qu’on nous demande, c’est d’avoir une introspection collective, d’identifier les problématiques et de contextualiser les enjeux présents."

«[…] Toute la question culturelle est très intéressante, mais le plus important dans la lutte au racisme et aux préjugés, c’est de comprendre ce qui se passe sur le territoire qu’on habite», soutient la bédéiste, qui met l’accent sur le "processus continu" de cette ouverture à l’autre.

 

«Changer de posture»

Humble, Emanuelle Dufour insiste, en entrevue, sur l’aspect collectif de sa BD, qui se construit autour des voix de multiples collaborateurs. Le crédit des illustrations lui revient toutefois entièrement : ce sont ses coups de crayon.

Inspirés de photos, qu’elle détaille dans ses "notes complémentaires et références", ses dessins en noir et blanc recréent notamment des rencontres. Quelques fois accompagnés de dialogues, ils mettent aussi en images les visages de ses contributeurs.

Certaines de ses œuvres, inspirées du test de Rorschach, un examen visuel utilisé en psychologie, ponctuent également l’ouvrage. Les "taches" originales, placées aux côtés de leur "négatif", peuvent être ainsi interprétées de différentes manières par les lecteurs.

"Quand on se permet l’introspection, nos postures changent et on voit les choses autrement." » 

Pour lire l'article original, cliquez ici 


«C'est le Québec qui est né dans mon pays!»

Emanuelle Dufour

«C'est le Québec qui est né dans mon pays!»

Carnet de rencontres, d'Ani Kuni à Kiuna

Collection Ricochets

Fiche du livre

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