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Revue de presse

Les bonobos, si proches des hommes

Guy Duplat | La libre Belgique

Un des charmes d’une Foire du livre est de faire découvrir de vraies personnalités venues d’ailleurs, comme le Canadien Deni Béchard, 40 ans, auteur d’un long et passionnant récit, "Des bonobos et des hommes, voyage au cœur du Congo" paru chez Ecosociété. Deni Béchard est un baroudeur, un écrivain nomade toujours en route. Il écrit de pays en pays - il en a sillonné plus de soixante - des romans ou reportages. Son histoire personnelle est déjà un roman. "Mon père était un braqueur de banques et j’ai grandi près de Vancouver puis aux Etats-Unis, en pensant que je deviendrais à la fois criminel et écrivain. Criminel pour payer mon job d’écrivain." Il écrit ses livres en s’arrêtant quelques mois, tantôt à Zanzibar, tantôt en Inde, tantôt là où la vie n’est pas chère. Il termine, pour l’instant, un nouveau roman consacré, cette fois, à l’Afghanistan.

Bonobo Conservation Initiative

Son livre "Des bonobos et des hommes" est plus qu’un récit de voyage ou un livre d’éthologie. C’est aussi un livre qui parle, au départ d’un voyage sur le terrain, d’écologie, de la préservation des grandes forêts pluviales essentielles au climat terrestre, de l’avenir des grands singes, qui évoque l’histoire du Congo et ses drames, qui raconte les conflits entre ONG, souvent aux dépens des populations locales.

Les bonobos sont bien sûr au centre du livre, ces grands singes qui sont les plus proches de nous puisqu’ils partagent 98,6 % de leur ADN avec nous et qu’ils ont un comportement social et solidaire complexe qui ressemble au nôtre. Ces bonobos sont bien davantage que ces "hippies de la forêt", ces "obsédés du sexe" qu’ils utilisent pour apaiser les tensions dans le groupe. Ils ont bien d’autres choses à nous apprendre. Mais leur sort est fragile. A cause du braconnage et de la déforestation, ils ne seraient plus qu’entre 5 000 et 50 000 à vivre à l’état sauvage dans les forêts du Congo.

"Je venais de finir un livre sur l’histoire de mon père et je cherchais un thème moins nombriliste. Les questions environnementales m’intéressaient mais les livres publiés étaient souvent dénonciateurs, catastrophistes et décourageants. Je voulais suivre une expérience plus positive. Et j’ai entendu l’histoire du Bonobo Conservation Initiative (BCI), une ONG américaine créée en 1998 et qui se battait sur place, dans la province de l’Equateur au Congo, pour protéger l’habitat naturel des bonobos en s’appuyant sur l’expertise des populations locales, sans vouloir imposer des solutions venues de l’extérieur."

Deni Béchard est parti sur place pour accompagner, en pleine forêt, Sally Jewell Coxe et Michael Hurley, les fondateurs du BCI, dans la réserve naturelle des bonobos de Kokolopori, pas loin de Kisangani.

Luttes entre ONG

"Pour travailler à un tel projet, il faut comprendre le contexte historique et la méfiance des populations. Le modèle proposé par le BCI encourage au contraire la participation des habitants de la forêt pluviale en prenant en compte leurs histoires, leurs cultures et leurs besoins afin de favoriser des mouvements de conservation ancrés chez les villageois."

Le livre n’est pas tendre pour beaucoup d’ONG actives au Congo. "J’ai vu et appris sur place que les Blancs qui viennent et s’occupent d’environnement, par exemple, se font la concurrence. Beaucoup de ces ONG restent coloniales dans leur esprit, ne respectent pas l’ordre social local, veulent imposer leur pouvoir et, puis, se retirent en laissant un vide. Or, il faut avoir une vision à long terme. Les Congolais nous disaient qu’ils voyaient bien, dès le début, si une ONG venait seulement pour un projet à court terme et ils essayaient alors d’en tirer le maximum. Mais si un projet comme celui du BCI joue sur la durée, les populations locales y participent."

Le livre raconte tout sur les bonobos, ces "cousins" si fascinants qu’on confondit longtemps avec les chimpanzés, qui sont pourtant leur exact contraire (agressif et phallocrate). Leur nom viendrait d’une faute d’orthographe sur une caisse venue de Bolobo, localité d’où avaient été expédiés les bonobos.

Deni Béchard évoque brièvement le "sanctuaire" de Claudine André "pour laquelle j’ai du respect mais c’est un projet différent de celui du BCI qui est de créer des réserves naturelles pour les bonobos". Pour lui, la sauvegarde des grands singes n’est nullement antagoniste avec le souci d’aider les habitants : "Les bonobos sont une ressource durable pour le Congo qui peut en faire, à terme, un secteur d’avenir pour le tourisme et la recherche scientifique. Et préserver les bonobos, c’est préserver aussi les forêts."

Des bonobos partout

"J’ai vu que l’action du BCI était efficace. Les bonobos sont mieux protégés. Rencontrer ces grands singes est une expérience troublante. Quand je suis rentré ensuite au Canada, je voyais partout, autour de moi dans les rues, à travers les gens, des grands singes. Nous avons construit sur nous-mêmes, les humains, une narration qui cache notre cousinage animal. Mais j’ai vu les liens sociaux, les dialogues entre les bonobos, un langage plein de nuances même si nous ne le comprenons pas. Observer les bonobos a changé la manière dont je me perçois comme être humain."

Le livre est tout autant une enquête sur l’environnement, sur l’avenir de la planète et sur le Congo.

Des bonobos et des hommes, Deni Béchard, Ecosociété, 446 pp., env. 25 €


"Une histoire coloniale brutale"

Les Belges. Le livre évoque longuement le contexte politique et historique du Congo. Deni Béchard parle d’une "histoire coloniale brutale". "Toute l’histoire des colonisations", nous précise-t-il, " n’est pas très positive, disons-le. Je ne dis pas que les Belges furent pires que les autres, même si l’épisode du Congo, propriété alors personnelle de Léopold II, fut un cas unique et incroyable. Je peux ajouter que nous, en Amérique, nous n’avons pas été meilleurs quand on se souvient de ce que nous avons fait aux populations amérindiennes". Deni Béchard raconte surtout les suites terribles, au Congo, du génocide rwandais et les millions de morts survenues dans une large indifférence à travers le monde. " Les médias, entre autres en Amérique, en ont effectivement peu parlé car je crois que la situation profitait aux grandes entreprises. Et nous avions une culpabilité à l’égard du génocide qu’on avait laissé faire au Rwanda. C’est le malheur du Congo d’être un pays trop riche. Je crains qu’il n’y ait eu aussi des traces de racisme quand la mort, même de milliers de Noirs, nous importe moins que celle de quelques Blancs." Déni Béchard combat dans son livre tous les stéréotypes sur "l’Africain passif qui attend qu’on l’aide". "Je voulais témoigner de ces histoires d’André, Albert et les autres liés au projet ‘bonobos’, qui veulent faire des choses, qui ont une vision de leur action. Il y a un côté romanesque à raconter leurs combats, leur courage, leur dynamisme pour répondre à d’énormes défis. Je voulais dire à tous, y compris aux Belges, que ces Congolais, y compris ceux qu’on voit chez nous, ne sont pas que des réfugiés mais des gens formidables qui parfois ont fait des voyages extrêmes."

Hyperlien: http://www.lalibre.be/culture/livres/les-bonobos-si-proches-des-hommes-54edf4f535701001a1f06604


Des bonobos et des Hommes

Deni Ellis Béchard

Des bonobos et des Hommes

Voyage au coeur du Congo

Collection Parcours

Fiche du livre