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Revue de presse

Recension

Poursuivis pour 11 millions de dollars par les compagnies mini.res canadiennes Barrick Gold et Banro, les auteurs du livre Noir Canada (Alain Deneault, William sacher, Delphine Abadie) et la maison d’édition Écosociété ont vécu une saga juridique qui a duré cinq ans (2008-2013) et fait grand bruit. Elle s’est terminée par deux règlements hors cours et le retrait du marché d’un livre qui a néanmoins marqué l’histoire de l’édition contemporaine. Dix ans après ce « voyage initiatique dans le monde des puissants », Anne-Marie Voisard, qui était à l’époque responsable des affaires juridiques d’Écosociété et qui poursuit aujourd’hui des études doctorales dans le domaine de la sociologie critique du droit, signe cet essai hors du commun dans l’édition québécoise. Partant de l’expérience qu’elle a vécue, en particulier auprès du principal auteur visé – Alain Deneault, qu’elle nomme A. de manière assez durassienne –, elle révèle et analyse la violence des « rapports de pouvoir et de domination qui traversent et structurent les discours et les pratiques juridiques ». (p. 34).

L’analyse est brillante, livrée sans compromis, avec de l’esprit et quelques coups de griffes, offrant une riche réflexion sur le sens à donner à l’affaire Noir Canada. S’il intéressera au premier chef ceux et celles qui ont suivi cette affaire, ce livre s’adresse avant tout à quiconque s’intéresse aux enjeux de justice, de pouvoir, de liberté  d’expression et de démocratie. La première partie nous plonge d’emblée dans l’oppression que vivront les victimes de la procédure intentée contre elles, véritable système d’ébranlement de leur vie destiné à les soumettre, à les traiter comme des coupables avant même que n’ait commencé le moindre procès. Plusieurs lecteurs apprendront que dans pareils cas, les compagnies qui intentent ce genre de poursuites mènent des interrogatoires hors cours confidentiels qui s’apparentent sans exagération à de la torture psychologique. L’auteure expose ainsi la « mécanique du pouvoir, de quelle manière s’exercent ses effets, dans quelle mesure nous nous y soumettons et quelles marges de résistance sont susceptibles d’être ménagées ». (p. 113). Elle utilise son témoignage comme tremplin d’une réflexion o. elle traite d’une justice de classe, des enjeux de la judiciarisation du politique par les poursuites-bâillon, de la privatisation du débat public, de la censure et de l’autocensure. C’est sans oublier la question de la primauté du droit à la réputation propre à notre système juridique, qui contribuera, dans cette affaire, . occulter le nécessaire débat public sur le sort des sans-droits de tanzanie et le rôle des entreprises extractives soutenues par le Canada (voir le chapitre intitulé « Diffamania »).

Quelle place pour l’intellectuel et la pensée critique face à un système de justice où la norme du « raisonnable » domine et où « dans une large mesure, les états ont organisé et entériné leur impuissance, en fournissant le cadre “qui donne . d’autres la possibilit. de dire le droit” » . (p. 258) ? Ce questionnement, au coeur de l’affaire Noir Canada, s’enrichit par la manière originale et subversive qu’a Anne-Marie Voisard d’embrasser la philosophie (Foucault, Bourdieu, Arendt, etc.) et la littérature (Kafka, Melville, Orwell, etc.), en même temps que le droit (Pierre noreau, Pierre trudel, etc.). Ainsi, l’ouvrage, très bien écrit, est érudit et foisonnant de références et de citations – parfois trop, l’auteure-doctorante ne prenant pas toujours assez de distance de ses recherches et influences, dont celle d’Alain Deneault –, mais le résultat impressionne. La conclusion est implacable : face à un droit qui cautionne souvent l’injustice, nous sommes toutes et tous assignés à résistance.

par Catherine Caron

Revue Relations, #801 sur le thème « Justice alternative : quand punir ne suffit pas » (mars-avril 2019)

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