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Savoir (dé)chiffrer

Quand le capital s'empare de la souveraineté politique

Qui décide ? Où est le pouvoir ? Qui compte ? Aujourd’hui, par le triomphe du capital et du pouvoir de l’argent, l’économie a supplanté le politique, si bien que nous avons perdu notre capacité à agir politiquement sur le cours des choses. C’est désormais cette économie de l’accumulation, si caractéristique du capitalisme financiarisé contemporain, qui est devenue la forme de souveraineté politique capable de peser sur le cours de l’histoire.

Le marché a ainsi absorbé en lui l’espace principiel de la liberté : il est le lieu de sa conquête, l’espace où elle naît et où elle s’exerce, et donc aussi finalement le seul espace où elle pourrait encore être réprimée, reniée ou abandonnée. Or, c’est cet espace de la liberté marchande qui a été conquis par les organisations et les corporations transnationales, ainsi que par les fonctionnements systémiques impersonnels qui président au procès de la globalisation. [+]

Le capitalisme a [même] réussi ce tour de force de faire croire en son caractère indépassable et irréversible. Tout comme le « désencastrement » de l’économie, pour reprendre les termes de Polanyi, a su créer une dissociation des sphères de l’économie et de la technique du reste de la société, nous faisant perdre de vue la réelle portée de notre modèle économique productiviste et de nos comportements de nature économique. Sous le régime du capital, nous faisons littéralement l’économie de la haine, l’argent faisant écran pour nous faire oublier que derrière un iPhone, par exemple, l’envers du décor est cruel : extraction du coltan dans des mines en Afrique où les ouvriers travaillent dans des conditions épouvantables, y compris des enfants ; ouvrier.e.s de Foxconn en Chine travaillant aussi dans des conditions dignes de l’esclavage moderne, menant même certain.e.s au suicide…

Point de haine de l’économie là où on nous fait aimer l’argent (à tout prix). Point de haine de l’économie, mais une économie de la haine. Le programme : faire l’économie de la haine. Haïr sans qu’il n’y paraisse. Ainsi s’investit-on dans l’asservissement à l’argent. Laisser les rendements de portefeuilles d’action, les relevés de cartes de crédit, les circulaires de pharmacies et les aventures d’agences de voyage tenir lieu de rapport au monde. Peu importe qu’on égorge des femmes enceintes au Congo ou pulvérise des villages ancestraux du Pérou pour en arriver à cet ordre qui tient si droit dans les colonnes des temples à finance. Pourquoi penser qu’on est quelque part complice du pire ? Tout se passe si loin qu’on se sent soi-même étranger à tant de haine. Et blanchi. Moralement. [+]

De plus, ce capitalisme au visage inhumain instaure une révolution culturelle permanente, car ce sont aussi les relations sociales et notre rapport au monde qui sont bouleversés en profondeur par les dynamiques du capital. En 1848, Karl Marx soulignait la tendance inhérente au capitalisme à bouleverser constamment les rapports sociaux. En 1984, la compagnie Apple mettait en vente son nouvel ordinateur personnel, le Macintosh, et reprenait la métaphore marxienne sous le slogan : « Il était temps qu’un capitaliste fasse une révolution. » Devant la succession des crises financières, l’accroissement éhonté des inégalités de richesse où huit hommes détiennent actuellement autant de richesses que 3,6 milliards de personnes, soit la moitié la plus pauvre de l’humanité, il serait temps de rendre révolu ce qui nuit tant au bien commun et à la possibilité des conditions de vie humaine sur Terre. Ainsi, il nous faut comprendre dès aujourd’hui le fonctionnement des paradis fiscaux, les notions de libre-échange et de globalisation ainsi que les ressorts du capital si nous souhaitons renverser demain cette logique de dépossession profonde et nous réapproprier notre souveraineté populaire.

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