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Savoir bâtir

À qui la ville ?

Les villes peuvent-elles changer le monde ? demande Jonathan Durand Folco. Pour lui comme pour l’architecte danois Jan Gehl, assurément. Mais pour cela, elles doivent être pensées pour et avec les gens.

Espace politique par excellence pour se réapproprier son milieu de vie pour l’un, cadre urbain devant être mis au service de l’humain (et non l’inverse) pour l’autre, la municipalité est un vecteur de transformation sociale à (ré) investir et à (ré)inventer. Penser à « échelle humaine », idée au centre du travail de Jan Gehl, est crucial pour bâtir ce cadre propice à l’échange, à la rencontre et à la construction de milieux de vie aménagées pour les gens et non pour les voitures ou afin de satisfaire les mégalomanies architecturales. Du moment que les villes ont commencé à prendre de l’expansion, leur développement a été confié à des planificateurs de profession : les urbanistes. C’est ainsi que les théories et les idéologies ont pris le relais de la tradition comme fondement du développement urbain. Le modernisme, qui conçoit la ville comme une machine dont chaque partie se distingue des autres par sa fonction, a acquis une influence considérable. De plus, un nouveau groupe, celui des ingénieurs de la circulation routière, a peu à peu gagné en importance avec ses théories sur les façons d’assurer des conditions favorables… à la circulation automobile. On ignorait pratiquement tout de l’influence des structures physiques sur le comportement humain. Ce n’est que beaucoup plus tard qu’on mesura toutes les conséquences que ce type de planification peut avoir sur la vie des gens et leur utilisation de l’espace urbain. Les villes et leurs habitants revendiquent désormais haut et fort une planification urbaine centrée sur les gens.

Que les villes soient appelées à être au premier plan des changements de demain, voilà une idée également partagée par Jean Haëntjens et Stéphanie Lemoine, pour qui les villes sont au coeur de la solution pour répondre aux défis planétaires posés par la crise écologique. Elles concentrent plus de 80 % de la population des pays développés et 50 % de la population mondiale (on estime que ce sera 70 % en 2050). Elles polarisent l’essentiel des richesses, des décisions, des flux de personnes, de marchandises et de données. Nos « modes de ville » entraînent une hausse constante de la consommation de ressources et des émissions de gaz à effet de serre et révèlent les fractures sociales et les inégalités les plus criantes.

Ce qui impose le « retour des villes » sur le devant de la scène politique, ce ne sont pas les problèmes qui s’y accumulent, mais, bien au contraire, les solutions qu’elles inventent, et ce, dans tous les domaines. [+]

Plus de défis, plus de solutions, plus d’acteurs et d’actrices ! Haëntjens et Lemoine décrivent ainsi ce glissement progressif qui mène de l’urbanisme à l’urbanité, de la ville objet à celle des sujets, des ouvrages aux usages, du béton aux visions, du matériel à l’immatériel.

Mais si l’espace municipal doit redevenir au service des gens, comment penser cette réappropriation politique ? Le municipalisme est au cœur de ce défi, car il permet de favoriser une démocratie plus participative et directe au niveau local, et ce, tant dans les métropoles, villes, villages que dans les autres communautés territoriales. La ville est au centre des contradictions du capitalisme avancé. Une tension de plus en plus forte s’exprime entre le développement de la « ville néolibérale », les revendications du « droit à la ville » et la question écologique, la spéculation immobilière ainsi que les luttes sociales autour de la défense des communs urbains. Front d’action municipal, villes rebelles, décentralisation… autant de chantiers pour réinventer politiquement la ville. À qui la ville, donc ? À nous la ville !

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