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Revue de presse

Invitation à l'usine

Confinés dans leurs laboratoires, loin des ateliers de l’usine, les chercheurs en santé du travail ont rarement l’occasion de discuter avec les personnes sur lesquelles ils se penchent et qui souffrent de maux d’origine professionnelle. Karen Messing fait exception : pendant trente-sept ans, la généticienne et ergonome a été plongée dans le monde du travail.
Une expérience qu’elle raconte dans son ouvrage Les Souffrances invisibles. « Ce livre relate pour une bonne part ce que les travailleurs m’ont appris sur leur travail, leur santé et leur vie. Je tente de montrer en quoi l’écart en matière d’expérience et d’intérêts qui sépare les salariés à faible revenu des classes plus privilégiées affecte leur santé et le discours scientifique qui s’y attache, au détriment de la qualité scientifique, de l’intérêt public et même des profits des entreprises.  »

« Fossé empathique »
Dans cet ouvrage intime et politique, la professeure émérite au département des sciences biologiques de l’UQAM (Université du Québec à Montréal) revient sur son enfance, évoque la première fois qu’elle s’est assise à la chaîne de montage pour regarder des femmes assembler les radios de production, ou encore son travail de serveuse lorsqu’elle était une étudiante de l’Ivy League.
En 1978, la jeune généticienne s’occupe des ouvriers d’une raffinerie, exposés à des sources d’émissions radioactives. « Ma carrière a pris alors un tournant irréversible.  » Avec sa collaboratrice Donna Mergler, elle établit un programme de recherche en santé du travail et en santé environnementale avec la participation des groupes communautaires, puis fonde en 1990 le Cinbiose, Centre de recherche interdisciplinaire sur la biologie, la santé, la société et l’environnement. Mais elle déplore le « fossé empathique » empêchant, par incapacité ou refus, les scientifiques et les décideurs de se mettre à la place des travailleurs et travailleuses et porte un regard critique sur son champ universitaire.
Pourtant, des solutions existent : les chercheurs devraient pouvoir compter sur des systèmes et des réseaux de soutien facilitant les rapprochements avec les groupes communautaires. Karen Messing préconise davantage de partenariats universités-syndicats et de financements pour les partenariats science-communauté. Mais elle souligne aussi l’importance du soutien de la population : le public a été sensibilisé aux enjeux politiques de la production scientifique et, lorsque le gouvernement fédéral conservateur a mis fin à des études de suivi d’écosystèmes, cela a fait scandale, rappelle-t-elle.

Margherita Nasi, Le Monde, mardi 24 janvier 2017, cahier «Management», p. 5.

URL : http://www.lemonde.fr/emploi/article/2017/01/23/invitation-a-l-usine_5067425_1698637.html?xtmc=souffrances_invisibles&xtcr=1