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Revue de presse

Rendre visibles les souffrances du travail: du féminisme à la justice sociale

Depuis quelques mois, le débat sur la hausse du salaire minimum à 15 $ défraie la chronique au Québec. Au début d’octobre, des centaines de manifestants ont déambulé dans les rues de Montréal pour la réclamer. Dans les médias, les opinions s’affrontent. L’économiste Pierre Fortin, par exemple, a récemment parlé de l’instauration du salaire minimum à 15 $ comme d’une « bombe » potentiellement dévastatrice pour l’économie. D’autres soutiennent au contraire que l’instauration d’un salaire minimum permettant de vivre dignement serait efficace pour lutter contre la pauvreté et stimuler la consommation sans pour autant compromettre le taux d’emploi.

Au-delà des débats idéologiques et alors que, de toute façon, ni Justin Trudeau ni Philippe Couillard ne sont favorables à la hausse du salaire minimum, un fait demeure : on ne s’intéresse que rarement aux conditions de travail et de vie des plus bas salariés. Les souffrances que leur cause leur travail sont pour ainsi dire invisibles. C’est du moins la thèse que défend la généticienne et ergonome Karen Messing dans Les souffrances invisibles, un essai paru cet automne aux Éditions Écosociété.


Une méconnaissance fondée sur le scepticisme

Karen Messing a consacré sa carrière à étudier le « fossé emphatique » qui sépare les salariés de ceux qui organisent le travail. Il existe selon elle un manque de respect et de compréhension à l’égard des travailleurs, surtout ceux qui occupent des emplois rémunérés au salaire minimum. Leur santé au travail est pratiquement ignorée. Pire que de l’indifférence, il existe selon la chercheuse un « scepticisme très répandu » par rapport à la souffrance des travailleurs. Ce scepticisme, démontre-t-elle, fait en sorte qu’on étudie très peu les conditions de travail des bas salariés. Puisque la science ne s’y intéresse pas, les ravages du travail sur leur corps et leur esprit sont largement ignorés par nos institutions, nos lois et nos grandes organisations économiques.

Il s’agit donc d’un cercle vicieux : on dévalorise le travail des bas salariés, ce qui alimente la carence de recherches scientifiques sur la santé des ouvriers, et mène à une méconnaissance de leurs souffrances et de leurs besoins. Dans ces circonstances, il leur est donc bien difficile de réclamer de meilleures conditions.


Souffrir pour gagner son pain

Les constats dressés par l’auteure renvoient ainsi à la réalité brutale des distinctions entre les classes sociales. Pour les plus bas salariés, la rigueur du travail, la conscience de l’argent et de ce qu’il faut pour vivre sont directement rattachées à l’expérience de la souffrance corporelle. Cela évoque ce qu’exprimait la philosophe Simone Weil au sujet du travail des ouvriers : ce travail fait « sentir tout en soi-même l’existence du monde ». Les plus bas salariés ressentent en effet « tout en eux-mêmes » la violence nue de l’exploitation salariale, et il est remarquable que Messing porte cela à l’avant-scène.

À travers le récit de ses expériences de recherche auprès de travailleuses et travailleurs de différents secteurs – entretien, commerce de détail, travail d’usine –, Messing parvient à nous faire entrevoir ce qu’on ignore de la rigueur du travail des petits salariés. Elle expose que les bas salaires marquent la place des ouvriers dans la hiérarchie sociale et qu’ainsi, il semble légitime de leur confier des tâches harassantes et d’ignorer les conséquences sur leur santé.

À ce chapitre, l’auteure évoque l’exemple des caissières et des vendeuses dans les magasins à qui on interdit de s’asseoir pour s’assurer que les clients ne soient pas froissés. On sait pourtant que se tenir debout de façon prolongée cause divers problèmes physiologiques aux employées. Néanmoins, on fait le choix de prioriser une certaine conception de la courtoisie à l’égard des clients au détriment de la santé des travailleuses. Si on portait un regard moins méprisant, moins dénué d’empathie sur le travail de ces employées, ferait-on tout de même ce choix?


Les femmes particulièrement touchées

Il est intéressant de souligner qu’au Québec, les emplois rémunérés au salaire minimum sont en majorité occupés par des femmes. Ce sont donc surtout les souffrances des travailleuses qui sont minimisées, voire ignorées, alors que ces dernières vivent dans des conditions financières des plus précaires. Ce clivage genré est-il le fruit du hasard? On en doute. Ce n’est pas d’hier que les femmes peinent à faire valoir leurs efforts et à rendre visibles leurs souffrances ignorées. D’ailleurs, Messing dit avoir elle-même pris conscience de l’existence du fossé emphatique lors d’une expérience liée à sa condition de femme.

Elle raconte avoir eu beaucoup de mal, lorsqu’elle était chercheuse à l’université et jeune mère, à faire accepter à ses supérieurs la nécessité de faciliter la conciliation travail-famille pour les femmes. « J’étais bouche bée d’entendre qu’[on] nous traitait d’irresponsables, alors que […] les autres mères et moi avions plutôt l’impression de faire des pieds et des mains, ne serait-ce que pour maintenir notre famille à flot », écrit-elle, stupéfaite de constater que ses efforts demeuraient invisibles. « C’est au cours de cet affrontement que j’ai pleinement pris conscience du fossé emphatique entre les classes sociales, parce que je passais mes journées d’un côté du fossé en tant qu’étudiante de cycle supérieur et mes soirées de l’autre dès l’instant où je quittais le laboratoire. »

Les femmes peuvent en somme se trouver simultanément des deux côtés du fossé emphatique : du côté privilégié à cause de leur carrière, mais du côté dominé à cause de leur appartenance de genre. À mon avis, ce constat reflète toute la force et l’originalité du travail de Messing. Cela démontre que non seulement l’enjeu du travail invisible opère de façon genrée, mais il marque aussi la distinction entre les classes sociales. Ainsi, en rendant visibles les souffrances des femmes, puisque ce sont surtout elles qui occupent les emplois où l’invisible fait mal, on offre l’opportunité de faire valoir la nécessité d’améliorer les conditions de travail de l’ensemble des bas salariés.

Messing conclut toutefois Les souffrances invisibles sur une note plutôt pessimiste, quoique lucide. Il faut bien l’admettre, les demandes des travailleurs sont un obstacle à la réalisation des profits. Or tant que les profits seront la variable prépondérante dans l’organisation du travail, les souffrances des salariés continueront d’être ignorées. Peut-être serait-il temps d’admettre que les profits ne devraient pas primer la dignité des travailleurs, d’autant plus lorsqu’on sait ce qu’il en coûte socialement d’épuiser celles et ceux qui s’échinent à simplement gagner leur vie.

Bref, si on souhaite vivre dans une société plus juste et plus humaine, il faudra apprendre à franchir le fossé emphatique, en ayant en tête que les femmes seront les premières à en bénéficier.


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