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Revue de presse

Souffrir en silence

Karen Messing est généticienne, ergonome et professeure émérite du département de sciences biologiques de l’UQAM. Elle a reçu plusieurs subventions de recherche et jouit d’une grande crédibilité au sein de la communauté scientifique. Aujourd’hui à la retraite, elle s’éloigne un peu de son « milieu naturel », celui des publications universitaires et scientifiques, et signe un ouvrage grand public sur la santé au travail, un sujet qui n’est peut-être pas sexy ou spectaculaire, mais qui n’en est pas moins important.

L’intérêt de Karen Messing pour la santé au travail est né lorsqu’elle a rencontré des travailleurs d’usine exposés à des radiations. « Je ne pouvais pas croire ce que j’entendais, raconte-t-elle. Un employé me disait que les os de sa mâchoire étaient devenus tellement fragiles à cause des radiations qu’il devait arrêter de travailler deux semaines avant sa visite chez le dentiste s’il voulait être capable de subir l’examen ! »

Cet aveu a profondément bouleversé la chercheuse, qui a orienté ses recherches vers l’ergonomie, une branche des sciences qui étudie la relation entre les individus et leur milieu de travail.

JAMBES ENFLÉES, PIEDS ENDOLORIS

Au fil des ans, Karen Messing a observé différents milieux de travail : les serveuses d’un restaurant qui travaillent debout et qui jonglent avec les commandes et les plats ; les employés d’une usine de transformation de crabes exposés à la poussière des carapaces ; les responsables de l’entretien ménager dans un grand hôpital ; les caissières qui travaillent debout dans un supermarché… Dans Les souffrances invisibles, elle montre comment ces emplois peu ou mal rémunérés sont exigeants physiquement, offrent des horaires de travail difficiles et, surtout, n’obtiennent aucune considération au sein de la société.

Or il y a des impacts à rester debout toute la journée, à jongler avec un horaire de travail irrégulier et les heures de garderie, à gagner sa vie à nettoyer les planchers d’un hôpital sans jamais recevoir une quelconque reconnaissance de la part des malades ou des employés. Comment retirer une certaine fierté du travail bien fait quand personne ne s’intéresse à ce que vous faites ?

L’auteure attribue ce manque de considération au « fossé empathique », soit la « capacité [réduite] à se mettre dans les souliers de l’autre ».

Dans une anecdote révélatrice, Karen Messing raconte : « Un jour, je discutais avec le rédacteur en chef d’une grande revue scientifique rencontré dans une conférence. Je lui parlais de la douleur ressentie par les travailleurs qui passent des heures debout. Mon interlocuteur ne pouvait pas être moins intéressé jusqu’à ce que je fasse un parallèle avec la fatigue que ressentent les gens qui visitent un musée. "Ah, la fatigue muséale ! Quel sujet intéressant. Nous préparons quelque chose là-dessus." »

Soudainement, il pouvait s’identifier. Ce qui fait dire à Karen Messing qu’à l’origine du manque d’intérêt des chercheurs pour les conditions de travail au bas de l’échelle, il y a aussi une question de disparités entre classes sociales.

OÙ SE TROUVE LA SOLUTION ?

Ce que Karen Messing propose n’est pas si difficile à appliquer. Elle croit qu’une série de petites mesures – la taille d’un sac-poubelle, la surface lisse d’un meuble qu’on doit épousseter tous les jours, la proximité d’un tabouret pour s’asseoir quelques minutes – pourrait améliorer la vie d’un très grand nombre de travailleurs.

Comment y arriver ? D’abord en écoutant les employés. Mais cette étape en soi n’est pas suffisante, avertit la chercheuse, car les gens, prisonniers d’une routine et d’une manière de faire, ne voient pas toujours ce qui cloche dans leurs mouvements et leur posture. Il faut absolument aller observer les travailleurs sur le terrain. Il faut aussi de l’argent pour financer les recherches.

Enfin, les institutions et les entreprises doivent intégrer les recommandations des ergonomes de façon permanente. « Il faut mettre des mécanismes en place », insiste la chercheuse qui cite en exemple un directeur des ressources humaines d’un grand hôpital montréalais très proactif qui a intégré toutes ses recommandations. Malheureusement, lorsqu’elle a visité l’hôpital quelques années plus tard, il ne restait rien de ces mesures. Le directeur était parti et, en l’absence de règles précises, son remplaçant n’avait pas poursuivi les efforts.


La Presse+, édition du 9 octobre 2016, section Arts, écran 9.
URL: http://plus.lapresse.ca/screens/6860db4e-bac6-4f22-a1de-bc794cb39eb6%7C_0.html

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