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Revue de presse

La multiplication des légumes du bitume

On se croirait en campagne. Il y a des plants de tomates et de concombres, des fines herbes, des haricots, des fleurs comestibles. L’air est frais. Ça sent bon. On se trouve pourtant en plein centre-ville, dans un potager aménagé sur le toit d’un pavillon de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Des jardins comme celui-là poussent par dizaines à Montréal : sur les toits, dans les cours arrière des résidences, sur les balcons, sur des bouts de trottoir et même sur des terrains vacants, publics ou privés. Plus de quatre Montréalais sur dix (42 %), soit 800 000 personnes, pratiquent le jardinage en ville.  

Et c’est comme ça partout dans le monde. Les grandes villes comme Paris, Londres, New York, Séoul, Tokyo, Toronto, Vancouver et bien d’autres se convertissent à l’agriculture urbaine.

Jusqu’à récemment, le phénomène était perçu comme une affaire de pelleteux de nuages. L’agriculture urbaine est désormais prise au sérieux par des économistes, des entrepreneurs et des penseurs du monde entier, qui voient là un modèle d’avenir.

« Quand j’ai commencé mes recherches, je ne savais pas qu’il existait un mouvement d’une telle ampleur pour l’agriculture urbaine. Ce n’est pas une mode passagère : on sait maintenant hors de tout doute que l’agriculture de proximité est viable », dit Jennifer Cockrall-King, auteure de l’essai La révolution de l’agriculture urbaine, paru en français aux éditions Écosociété.

La journaliste canadienne, établie à Edmonton, a parcouru la planète pour rapporter des histoires d’agriculture en ville. Elle a été surprise par l’ampleur du phénomène. En faisant pousser des légumes, en plantant des arbres fruitiers, en élevant des poules ou des moutons, des citadins du monde entier participent à cette « révolution » agricole.

 Des exemples ? À Detroit — ville désertée, dont la population a fondu de moitié en 50 ans — des mouvements de citoyens s’emparent des terrains et des bâtiments abandonnés pour faire pousser fruits et légumes. Ces tonnes d’aliments frais (et bios !) sont remises aux banques alimentaires, à des personnes âgées et à de simples citoyens.

À Los Angeles, la deuxième commission scolaire en importance des États-Unis a aménagé des potagers dans plus de 100 de ses 900 cours d’école. Aux Jeux olympiques de Londres en 2012, les organisateurs ont nourri tous les athlètes grâce à 2012 jardins communautaires. À Paris, pas moins de 132 vignobles ont pignon sur rue. Même la Maison-Blanche s’est convertie à l’agriculture urbaine : Michelle Obama, en croisade contre la malbouffe, a aménagé un potager et des ruches dans la cour arrière de la résidence présidentielle.

Au pays de Castro

L’agriculture urbaine telle qu’on la connaît aujourd’hui a pris naissance à Cuba, raconte Jennifer Cockrall-King. Quand l’Union soviétique s’est dissoute, en 1991, le pays de Fidel Castro a perdu son plus grand partenaire commercial, qui achetait 85 % de sa production laitière et lui fournissait ses produits de base comme les aliments et le carburant. L’économie cubaine s’est effondrée. Les Cubains n’avaient presque plus rien à manger.

Le Cubain moyen a perdu près de 14 kilos dans les trois années qui ont suivi. Pour venir à bout de la famine, Castro a déclaré l’état d’urgence. Il fallait à tout prix trouver un nouveau modèle d’agriculture qui deviendrait viable sans pétrole et sans équipements industriels — à cause de l’embargo américain qui isolait l’île du reste du monde.

Les Cubains ont fait comme d’habitude : ils se sont débrouillés avec les moyens du bord. Ils se sont mis à cultiver la moindre parcelle de terrain vacant dans les villes. C’était une question de survie.

Au fil des ans, ces petites « fermes urbaines » improvisées ont poussé par dizaines dans chaque ville. La Havane, avec ses deux millions d’habitants, compte à elle seule plus de 200 de ces cultures urbaines. Les « organoponicos » — c’est leur nom —, qui vendent directement aux clients, sont devenus la base d’un système alimentaire qui nourrit désormais les Cubains.

Jennifer Cockrall-King ne veut pas faire la promotion du développement économique à la Castro, dont les limites sont bien connues. L’exemple cubain prouve cependant qu’on peut pratiquer l’agriculture sans tomber dans le modèle industriel dominant : d’immenses fermes qui cultivent des organismes génétiquement modifiés (OGM) et élèvent leur bétail à coups d’hormones de croissance et d’antibiotiques.

Contre les déserts alimentaires

« Il faut être réaliste : je ne pense pas que l’agriculture urbaine nourrira des villes entières du jour au lendemain, mais ce modèle comporte d’énormes avantages », dit l’auteure.

Lors de la crise financière de 2008-2009, les prix du blé, du riz, du maïs, des tomates et d’autres aliments de base ont explosé partout dans le monde. Des émeutes de la faim ont éclaté dans une série de pays. Les fermiers urbains sont venus à la rescousse de populations qui avaient faim.

L’insécurité alimentaire ne touche pas juste les pays du tiers-monde : 50,2 millions d’Américains ignorent jour après jour s’ils vont manger à leur faim. Aux États-Unis, les gens doivent parcourir en moyenne 10 kilomètres pour se rendre à l’épicerie. Les quartiers pauvres des grandes villes sont de véritables déserts alimentaires où il est impossible d’acheter une pomme, des noix ou du brocoli. Il n’y a que des dépanneurs et du fast-food.

Pas étonnant que les deux tiers des Américains soient en surpoids. L’agriculture urbaine peut devenir une partie de la solution en rendant accessibles des aliments sains, estime Jennifer Cockrall-King. C’est déjà le cas à Montréal, où la culture de fruits et de légumes a connu une croissance effrénée depuis une dizaine d’années.

Une ville de cultures

« Montréal est une ville d’agriculture reconnue internationalement, mais les administrations municipales ne s’en souciaient pas. La Ville est en voie de rattraper son retard », dit Éric Duchemin, professeur associé à l’UQAM et coauteur du chapitre sur Montréal dans le bouquin de Jennifer Cockrall-King.

On a tendance à oublier que Montréal est bâtie sur les terres les plus fertiles de la vallée du Saint-Laurent. Au début des années 1800, l’arpenteur général du Bas-Canada, Joseph Bouchette, vantait les qualités de l’avoine (pour les chevaux), des pommes, des melons, des fraises, des prunes, des pêches et des abricots cultivés sur l’île.

Le maire Jean Drapeau, qui était bien de son temps, a tout fait pour tourner le dos à l’héritage agricole de Montréal. Il voulait montrer une ville « moderne » au monde entier, pour Expo 67. Le 14 juillet 1966, le maire Drapeau a interdit l’élevage et l’abattage de bétail à Montréal.

Un événement imprévu a relancé l’agriculture en ville : un quadrilatère complet du quartier Centre-Sud a été détruit par les flammes lors du « week-end rouge » de novembre 1974, pendant une grève des pompiers. Les résidants de ce quartier défavorisé ont réclamé le droit de faire pousser leurs légumes. Pierre Bourque, alors directeur du Jardin botanique, établit ce qui deviendra le vaste réseau de jardins communautaires qu’on connaît aujourd’hui — 97 jardins exploités par 12 000 Montréalais.

Mine de rien, les cultures citadines se sont multipliées depuis 10 ans. Les quatre universités montréalaises mettent à profit leurs grands espaces — au sol ou sur leurs toits — pour faire pousser fruits et légumes. L’Université McGill, qui dispose de 1727 hectares de terrain, nourrit ainsi des personnes âgées en alimentant la popote Santropol roulant.

La première serre commerciale du monde à s’être établie sur le toit d’un immeuble se trouve aussi à Montréal depuis 2009 (et également à Laval). Les fermes Lufa approvisionnent 1000 personnes par année en légumes frais.

De son côté, l’organisme Les Fruits défendus fait la récolte sur des terrains publics et privés (vous savez, ces cerises ou ces poires qui pourriraient sur place ou par terre faute d’avoir été cueillies). Les cueilleurs, les propriétaires des arbres et des groupes communautaires se partagent les fruits. Ils ont récolté 2,5 tonnes d’aliments dans 82 arbres en 2013.

L’autre grande nouveauté, c’est la production de miel en ville : Montréal compte 365 colonies d’abeilles, qui ont donné 11 tonnes de miel l’an dernier.

On pourrait vous raconter encore 1001 histoires d’agriculture urbaine à Montréal et ailleurs. Ça n’arrête pas. Et ça peut aller encore plus loin. On pourrait par exemple planter des arbres fruitiers et des plantes potagères plutôt que des arbres décoratifs comme le lilas. La Ville pourrait obliger les entreprises ou les institutions à aménager des toits verts — le Palais des congrès est en train de le faire sans même y être forcé !

Chaque espace vert en ville — bout de parc, bout de trottoir, devanture de résidences — peut devenir un potager. On voit de plus en plus apparaître des poivrons, des tomates et des concombres le long des pistes cyclables, dans l’espace public. Et même des plantes pas tout à fait légales, mais ça, c’est une autre histoire…


URL: http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/478665/la-multiplication-des-legumes-du-bitume