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«La faute du Canada» 2010 - Préface de Thomas Mulcair à l'essai Les sables bitumineux : la honte du Canada, d'Andrew Nikiforuk

«La faute du Canada» 2010 - Préface de Thomas Mulcair à l'essai <em>Les sables bitumineux : la honte du Canada</em>, d'Andrew Nikiforuk

La publication de la version française de l’ouvrage magistral d’Andrew Nikiforuk sur les sables bitumineux constitue un fait marquant dans l’histoire environnementale au Canada. Ce travail exceptionnellement bien documenté demeure d’abord et avant tout un cri du coeur. Ce cri pourra dorénavant être entendu dans toute la francophonie.

Déjà bien accueilli par de nombreux experts pour la qualité de la recherche, ce texte demeure accessible à toute personne désireuse de connaître l’étendue des dégâts causés par l’exploitation débridée des sables bitumineux au Canada.

À Toronto, les réunions du G8 et du G20 viennent de se terminer et le premier ministre Stephen Harper a rejeté la suggestion de son propre ministère des Finances, c’est-à-dire l’élimination des subventions accordées à l’exploitation pétrolière. Ainsi, le gâchis environnemental, social et économique causé par notre manière d’exploiter les sables bitumineux va se poursuivre. Si nous prenons au pied de la lettre notre responsabilité à l’égard des générations futures, nous engageons non seulement notre responsabilité morale en agissant ainsi mais aussi notre responsabilité

juridique. En 2010, nous savons qu’il est impossible de continuer cette exploitation sans gravement affecter la santé des êtres humains et sans détruire à tout jamais d’importants écosystèmes. L’importation massive d’une main-d’oeuvre bon marché et privée de ses droits nous renvoie aux souvenirs honteux de l’ouverture de l’Ouest canadien grâce à l’exploitation des travailleurs chinois venus pour construire les premiers chemins de fer.

Siégeant aujourd’hui au Parlement, je suis aux premières loges du spectacle qu’offre le gouvernement conservateur tous les jours. Vingt ans après l’hypothèse de Porter qui montrait clairement qu’une réglementation environnementale pouvait tout à fait contribuer à une augmentation de la productivité et de l’innovation, le gouvernement du Canada est toujours enlisé dans une vieille dialectique environnement versus emplois.

Le ministre John Baird, qui fut successivement ministre responsable de l’Environnement et des Transports, a déclaré que la Loi sur la protection des eaux navigables au Canada « tuait des emplois » (greatest job killer )3 . Son gouvernement a aussitôt sabordé cette loi qui protégeait lacs et rivières au Canada depuis une centaine d’années.

À la Chambre des communes, toute référence aux tar sands (sables bitumineux) provoque aussitôt des cris de « oil sands  » (sables pétrolifères) de la part des nombreux députés conservateurs de l’Alberta, comme si un toilettage terminologique pouvait constituer un nettoyage physique.

Un argumentaire gouvernemental est ensuite systématiquement récité : on restaure les terres, on y plante des arbres, les normes sont strictes, le Canada a besoin de cette richesse… Mais le gouvernement reste silencieux dès lors qu’il s’agit de répondre aux questions concernant les effets à long terme. Même s’il existe un consensus depuis le rapport Brundtland4 (1987) montrant clairement que notre avenir dépend de notre capacité d’appliquer des principes de développement durable à chaque fois que le gouvernement prend une décision, le Canada, lui, semble continuer à vivre au XIXe  siècle.

Depuis les années 1960, on utilise l’expression « maladie hollandaise» pour décrire une situation économique produite lorsqu’une quantité importante de devises étrangères afflue dans un pays producteur d’une ressource comme le pétrole ou le gaz. L’expresion renvoie à la situation connue aux Pays-Bas à la suite de la découverte de gisements importants de gaz dans la mer du Nord. Ce qui a d’abord été perçu comme une manne est vite devenu une malédiction. La hausse soudaine et fulgurante de la valeur de la monnaie néerlandaise de l’époque, le florin, a immédiatement rendu les exportations difficiles. L’effet a été catastrophique sur le secteur manufacturier hollandais.

On peut lire dans une publication officielle de Statistique Canada du 16 août 2007 que « l’économie canadienne n’est pas atteinte du syndrome hollandais » et que « les Pays-Bas ont fait la découverte de nouvelles ressources, tandis que le Canada fait maintenant face à l’intégration des économies des nations émergentes, particulièrement la Chine, à l’économie mondiale. Aussi, contrairement à l’expérience hollandaise qui connaissait la chute à court terme du

secteur de la fabrication, l’ensemble de la production manufacturière au Canada a augmenté de 1,3 % entre 2003 et 2006. Les secteurs de la construction et des services ont aussi affiché une croissance ». À peine deux ans plus tard, cette même agence fédérale était obligée de faire volte-face. En effet, en 2009, Statistique Canada, dans une étude intitulée « Tendances de l’emploi manufacturier6  », écrivait : « l’emploi manufacturier a entrepris une tendance baissière très nette, enregistrant des pertes annuelles successives d’au moins 3 % de 2005 à 2008. Au cours de ces quatre années, c’est plus d’un emploi manufacturier sur sept qui a été perdu ».

« Ces pertes ont eu pour conséquence l’érosion rapide de l’emploi manufacturier dans l’économie. De 14,9 % en 1998, cette part est d’abord passée à 14,4 % en 2004 avant de chuter rapidement à 11,5 % en 2008. » La conclusion de cette étude rappelle que : « De 2004 à 2008, plus d’un emploi manufacturier sur sept, soit 322 000 emplois, a disparu au Canada. La majorité de ces pertes ont eu lieu en Ontario, mais on a également observé des reculs ailleurs au pays. En effet, dans six provinces, au moins un emploi manufacturier sur 10 a disparu de 2004 à 2008. Ces reculs se sont inscrits dans une période de turbulences économiques au pays, alors que le taux de change a beaucoup fluctué. »

Avant même que la récession ne frappe à l’automne 2008, le Canada était donc déjà en train de vider son secteur manufacturier.

Le dollar canadien, en hausse constante, rendait de plus en plus difficile l’exportation de nos produits manufacturiers. Cette hausse de notre dollar était largement tributaire du nombre artificiellement élevé de dollars américains qui arrivaient pour acheter le pétrole des sables bitumineux. Nombre artificiellement élevé car le coût des GES, du nettoyage des sites, de la disposition et du traitement des mers de résidus empoisonnés n’est aucunement internalisé dans le prix final.

En conséquence, non seulement le Canada laisse aux générations futures le coût de la dégradation environnementale, mais en plus il leur lègue une économie moins diversifiée et moins équilibrée. Pourtant, le simple fait pour le Canada d’exiger l’application de règles de base de développement durable telles que l’internalisation des coûts environnementaux, les principes du pollueur payeur et de l’utilisateur payeur, aurait un effet bénéfique à long terme tant sur le plan environnemental qu’économique.

À la place, nous continuons de subventionner lourdement cette exploitation insoutenable en réduisant les impôts des compagnies pétrolières, en redonnant la facture aux contribuables pour la recherche sur la capture et le stockage du CO2  et en percevant des redevances minimes.

Selon une étude indépendante , pour le seul pipeline « Keystone », un des nombreux approuvés depuis l’arrivée au pouvoir des conservateurs en 2006, 18 000 emplois seront perdus. En effet, puisque ce pipeline n’exportera vers les États-Unis que du pétrole brut lourd non raffiné (545 000 barils par jour) le Canada ne créera pas d’emplois à valeur ajoutée. Non seulement nous exportons nos richesses naturelles en brut, mais nous exportons aussi les emplois. C’est un comportement digne d’un pays du tiers-monde.

Lorsque j’étais ministre de l’Environnement du Québec (2003-2006) j’étonnais parfois certains collègues et amis écologistes en affirmant que la vaste majorité des entreprises respecte l’ensemble des lois et règlements environnementaux. C’était pourtant le cas et cela se comprend très bien : agir autrement pourrait engager la responsabilité civile de l’entreprise et de ses dirigeants ainsi que nuire au bilan de l’entreprise tout en éloignant les clients.

L’astuce aujourd’hui consiste donc non pas à contourner les lois et règlements, mais à les faire modifier à son avantage. L’entreprise BP a âprement lutté pour être exemptée de l’obligation de forer un puits de secours dans le golfe du Mexique et a malheureusement obtenu gain de cause.

Si le public n’exige pas que sa protection soit la priorité, les entreprises continueront de demander et d’obtenir les changements réglementaires qui font leur affaire. Au printemps 2010, la deuxième étape du démantèlement des

lois environnementales au Canada a été achevée par le gouvernement conservateur. Ils ont transféré de l’Agence canadienne d’évaluation environnementale à l’Office national de l’énergie toutes les évaluations environnementales des grands projets d’exploitation des ressources naturelles au Canada.

Comme le disait Steven Guilbeault de l’organisme Équiterre : « C’est une catastrophe. Ce qu’on est en train de faire au Canada, c’est de démanteler le processus d’évaluation environnementale. »

Le portrait complet du scandale de l’exploitation des sables bitumineux au Canada révèle la profondeur de la bêtise de ceux qui accélèrent cette exploitation. Les coûts environnementaux, sociaux et économiques seront astronomiques pour le Canada, l’Amérique du Nord et même la planète, vu les vastes quantités de GES en cause.

À travers ce marasme, Andrew Nikiforuk nous donne un peu d’espoir en énumérant succinctement les causes et en brossant un tableau des solutions. Nous lui sommes redevables de cet effort titanesque. À nous tous maintenant d’agir.

Thomas Mulcair

Outremont, 1er juillet 2010 – La fête du Canada


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