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Donnella Meadows rouvre le dossier IPAT

Donnella Meadows rouvre le dossier IPAT

Extrait du texte de Donella Meadows*, annexe 2 issue de Une planète trop peuplée? Le mythe populationniste, l'immigration et la crise écologique de Ian Angus et Simon Butler

Donella Meadows, l’une des rédactrices principales des ouvrages Rapport sur les limites à la croissance (1972), Beyond the Limits (1992) et Les limites à la croissance (dans un monde fini), a longtemps défendu le lien entre surpopulation et crise écologique grâce à la fameuse formule IPAT (Impact = Population x Abondance x Technologie). En 1995, elle a modifié son point de vue après avoir assisté à une conférence sur la politique mondiale en matière d’environnement. Nous reproduisons ici son texte, afin de contribuer aux débats nécessaires sur les mythes populationnistes.
S’inscrivant dans une perspective écosocialiste, Ian Angus et Simon Butler estiment que la cause première des problèmes écologiques actuels n’est  ni la taille de la population ni l’immigration, mais le système économique et social qui repose sur une croissance perpétuelle et une consommation excessive. En niant cette réalité, les populationnistes masquent les vraies solutions, dédouanent les véritables vandales de l’environnement et font obstacle à la construction de mouvements écologistes forts.


Pour certains penseurs du monde, peu nombreux mais influents, l’abréviation IPAT est éloquente : elle résume toutes les causes de nos problèmes environnementaux.

L’IPAT est à l’origine une formule mise au point par l’écologiste Paul Ehrlich et le physicien John Holdren :

Impact = Population x Abondance x Technologie

Autrement dit, on peut représenter les dégâts causés à la Terre par le nombre de ses habitants multiplié par la quantité de matière que chacun utilise, multipliée par la quantité de pollution ou de déchets que génèrent la production et l’utilisation de chaque dose de matière.
Une auto engendre plus de pollution qu’un vélo ; les 10 % de la population mondiale ayant les moyens d’en avoir une ont ainsi un impact sur l’environnement supérieur à celui des populations pauvres bien plus nombreuses qui se déplacent à vélo. Mais une auto munie d’un pot catalytique pollue bien moins qu’une auto qui n’en a pas, et une voiture solaire encore moins. Ainsi, la technologie peut limiter l’impact de cette abondance.

La formule IPAT suscite beaucoup d’intérêt dans les débats internationaux parce qu’elle rend diffuse la responsabilité envi-ronnementale. Les pauvres génèrent 90 % de la croissance démo-graphique mondiale, aussi feraient-ils bien de s’atteler à réduire leur « P ». Les riches consommateurs doivent contenir leur « A » hédoniste. Avec ses usines, ses autos et ses bâtiments polluants, l’ancien bloc soviétique devrait assurément cibler son « T ».

Je ne m’étais pas rendu compte à quel point cette formule était devenue politiquement correcte jusqu’à ce que j’assiste, il y a quelques mois, à une table ronde de cinq femmes qui la remet-taient en question, suscitant l’indignation d’une salle comble d’environnementalistes dont je faisais partie.

L’IPAT fournit une explication exsangue, trompeuse et disculpatoire de tous les maux du monde, disaient-elles. Elle désigne d’un doigt accusateur de mauvaises cibles. Elle porte à croire que les femmes démunies sont responsables de la croissance démo-graphique sans s’interroger sur les pressions qu’elles subissent de la part de ceux qui les incitent à faire autant d’enfants. Elle culpabilise les consommateurs de l’Occident, mais ne dit rien des forces qui attisent leurs désirs de consommer toujours davantage. Elle laisse entendre que les populations de l’Est, opprimées durant des générations par des chefs totalitaires, devraient d’une manière ou d’une autre aujourd’hui résorber la pagaille qu’ont laissée ces dirigeants.

À entendre un tel argument, je sentais monter ma colère. L’IPAT était la lentille à travers laquelle je voyais la situation environnementale. C’était clair et simple. Je ne voulais pas voir les choses autrement.

L’IPAT est un concept que l’on verrait bien sortir de la bouche de physiciens, a expliqué l’une des conférencières, Patricia Hynes, de l’Institute on Women and Technology à North Amherst, dans le Massachusetts. La formule fait le compte de ce que l’on peut
compter. Elle est rationnelle. Mais elle ne se soucie pas de la mani-pulation, de l’oppression, du profit. Elle ne prend pas en considé-ration un facteur que les scientifiques peinent à quantifier et que, par conséquent, ils n’aiment pas évoquer : le POUVOIR écono-mique et politique. Si l’IPAT est incontestable du point de vue de la science physique, la formule trahit une naïveté politique.

Je gigotais nerveusement sur mon siège.

Il n’y a pas d’AGENTS dans l’équation IPAT, a dit Patricia Hynes, pas d’ACTEURS identifiables, pas de genre, ni de couleur ni de motif. La croissance de la population, la consommation et la technologie ne sortent pas de nulle part. Il y a des individus qui les font advenir, des personnes qui les modèlent en réaction à un ensemble de récompenses et de sanctions, des personnes qui agissent par désespoir, par amour, par cupidité, par ambition ou par peur.

Malheureusement, ai-je pensé, je suis d’accord.

Et si nous écrivions autrement l’équation de l’impact environ-nemental ? ont suggéré les participantes à cette table ronde pour le moins dérangeante. Si, par exemple, nous y insérions un élé-ment représentant le secteur militaire qui, bien que sa Population soit faible, se caractérise par une Abondance et une Technologie élevées ? Les réacteurs de l’armée génèrent 97 % des déchets nucléaires hautement radioactifs produits par les États-Unis. On estime que l’ensemble des opérations militaires mondiales cause 20 % des dégâts environnementaux. D’après le Worldwatch Institute, « les forces armées du monde constituent fort probable-ment la plus grande source de pollution sur Terre ».

Et si nous ajoutions un autre élément pour représenter les 200 plus grandes firmes du monde, qui n’emploient que 0,5 % des travailleurs mais génèrent 25 % du produit mondial brut et environ 25 % de la pollution ? Peut-être que si nous avions en main les statistiques, nous verrions que les petites entreprises, qui créent une bonne partie des emplois, ont un impact environne-mental proportionnellement bien inférieur.

Et si nous séparions la consommation des administrations publiques de la consommation des ménages et que, dans cette dernière catégorie, nous distinguions la consommation de subsis-tance et la consommation de luxe, d’apparat, celle qui nous aide soit-disant à nous sentir bien ? Si nous avions des chiffres fiables, ce qui n’est pas le cas, nous pourrions peut-être calculer dans quelle mesure les dégâts que nous causons à la Terre sont impu-tables, d’une part, à la nécessité et, d’autre part, à la futilité.

Une équation prenait forme dans mon esprit :

Impact = Armée + Grande Entreprise + Petite Entreprise + Administration publique + Consommation de luxe + Consommation de subsistance

Chacun de ces éléments a ses propres P, A et T. C’est compli-qué. Il y a risque de double comptage et d’omission. Mais la formule n’est pas plus exacte ou erronée que l’IPAT, en fait.

Faites usage de lentilles différentes et vous verrez les choses autrement, vous poserez d’autres questions, vous trouverez d’autres réponses. Ce que l’on voit à travers une lentille, quelle qu’elle soit, est là en vérité, mais ce n’est jamais tout ce qui est là. Il convient de se rappeler que peu importe la lentille qu’on utilise, elle nous permet de voir certaines choses, mais nous empêche d’en voir d’autres.


*     La professeure Donella Meadows est l’une des rédactrices principales des ouvrages Rapport sur les limites à la croissance (1972), Beyond the Limits (1992) et Les limites à la croissance (dans un monde fini) : le rapport Meadows, 30 ans après (2004 en anglais). Pendant des années, l’IPAT lui a servi de cadre de référence pour comprendre les problèmes environnemen-taux, mais comme le révèle cet article de 1995, elle a modifié son point de vue après avoir assisté à une conférence sur la politique mondiale en matière d’environnement. Nous remercions le Sustainability Institute (<http://www.sustainer.org>) d’en avoir autorisé la reproduction ici.

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