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Revue de presse

Danger d’extinction. Changements climatiques et menace nucléaire

Marie Ségur | Futuribles

« Ce bref ouvrage intitulé Danger d’extinction, bien que signé par Noam Chomsky, n’est pas, à proprement parler, un énième essai du linguiste et activiste reconnu. Il s’agit, en réalité, de la publication inédite d’une conférence publique qu’il a donnée en octobre 2016, à Boston, avec pour titre "Internationalisme et extinction". Le premier chapitre rend ainsi compte du discours tenu à cette occasion par Noam Chomsky. Les chapitres suivants sont des retranscriptions de ses échanges avec le public, et notamment avec Wallace Shawn, militant américain proche de l’auteur.

Noam Chomsky n’a jamais caché son antimilitarisme prononcé et son opposition radicale aux armes nucléaires. Il ne déroge pas, dans cette allocution, à ses convictions puisqu’il y tient un propos alarmé et enflammé contre la passivité, voire la mortelle complicité, des gouvernements, en particulier celui des États-Unis, face aux enjeux du XXIe siècle. Car deux défis priment, selon lui : le démantèlement immédiat de tout arsenal nucléaire et la lutte contre le changement climatique. Il rappelle, d’entrée de jeu, qu’il s’agit bien là de questions de vie ou de mort pour l’espèce humaine, ce qui justifie de les considérer toutes les deux avec la même gravité. L’ère nucléaire, dit-il, "soit l’humanité y mettra fin, soit elle mettra fin à l’humanité" (p. 22). Quant au réchauffement climatique, nous n’avons qu’un aperçu des troubles qu’il occasionnera dans les décennies à venir, au point que la crise des réfugiés que connaît l’Europe aujourd’hui paraîtra "anodine" d’ici quelques années. Dans les deux cas, l’homme peut et doit agir pour éviter la catastrophe, c’est-à-dire l’extinction de son espèce.

Ainsi Noam Chomsky ne mâche-t-il pas ses mots et n’hésite pas à accuser frontalement les décideurs politiques : "une organisation aussi dangereuse que le parti républicain des États-Unis [a-t-elle] déjà existé dans le passé ?", se demande-t-il. (p. 29). Non seulement les chefs politiques américains ont été incapables de répondre à la menace croissante d’une guerre nucléaire ou de s’attaquer sérieusement à la crise environnementale, mais en outre ils participent consciemment à l’aggravation des menaces. Noam Chomsky rappelle que l’administration Obama a eu pour ambition de moderniser les armes nucléaires américaines plutôt que de les réduire, en achetant notamment de nouveaux missiles de croisière et de nouvelles ogives. Il alerte aussi sur les actions provocatrices conduites en 2016 à la frontière de la Russie entre les différentes parties détentrices de l’arme nucléaire (p. 37). Selon lui, si l’humanité a évité l’autodestruction jusqu’à ce jour, cela n’a été que le fruit du hasard, fait de décisions individuelles qui ont toujours évité la catastrophe in extremis. Or, Noam Chomsky estime que cette chance ne saurait durer, avis que semblent partager les universitaires du Bulletin of the Atomic Scientists de Chicago qui, chaque année, ajustent « l’horloge de la fin du monde ». Cette horloge conceptuelle rend compte, depuis 1947, des risques qui pèsent sur l’espèce humaine. Le compte-à-rebours vers minuit, qui serait donc l’heure fatale, est une analogie supposée mettre en scène l’urgence de la situation. Noam Chomsky rappelle que depuis 2015, l’aiguille se rapproche inexorablement de l’heure fatidique, du fait des menaces nucléaires, et maintenant climatiques. Le groupe d’experts de Chicago estime, en effet, que les États ne déploient aucune stratégie suffisamment efficace pour répondre à ces deux enjeux planétaires et que les tensions vont en s’aggravant (p. 32-38).

Les défis qu’expose Noam Chomsky sont bien sûr colossaux, écrasants, voire intangibles pour les individus lambda qui n’occupent pas de poste de pouvoir. Mais aux éventuelles expressions de défaitisme, l’auteur répond toujours : que peut-on faire d’autre que se battre ? Car faudrait-il admettre que la fin de l’humanité est proche, et ne rien faire ?

Or que faire justement ? Selon le linguiste et philosophe, chacun a son rôle à jouer. Les politiques bien sûr, mais en l’absence de réactions de leur part, c’est à la société civile de se mobiliser. Les médias doivent faire connaître la vérité sur la situation actuelle, et démêler avec la plus grande clarté les décisions des gouvernements et leurs implications pour que les citoyens puissent exiger de leurs représentants de choisir les solutions les plus pacifiques et les moins dangereuses pour l’avenir de l’humanité. Noam Chomsky prend ainsi l’exemple des tensions entre l’Iran et les États-Unis autour de leur arsenal nucléaire. Il estime que c’est parce que les populations ont manqué d’informations sur ce qui se tramait qu’elles n’ont pas pu descendre dans la rue pour exiger, par exemple, la mise en place d’une zone exempte d’armes nucléaires dans la région, décision à laquelle l’Iran était favorable, selon lui. Ainsi aurait-on pu éviter l’escalade des tensions, notamment du fait des sanctions américaines contre le régime iranien (p. 50).

Les gens, enfin, doivent se sentir responsables et agir — sans doute après avoir entendu sa conférence (ou lu la retranscription). Toutes les actions sont pertinentes selon lui et Noam Chomsky ne défend pas une stratégie plutôt qu’une autre. Il n’est pas un fervent adepte, par exemple, de la désobéissance civile, qui n’est efficace qu’avec un vrai travail préparatoire, mais qui, sinon, peut être nuisible selon lui. Son unique conseil est donc d’agir, non pas pour se donner bonne conscience, mais pour réellement faire avancer sa cause (p. 56-57). Et s’il reconnaît qu’une quantité de luttes autres que celles contre le changement climatique et contre la menace nucléaire restent importantes pour un grand nombre d’activistes, il rappelle, encore une fois, que le risque mortel que ces deux dernières font peser sur l’humanité exige une mobilisation coordonnée, soutenue et mondiale sur ces deux sujets en priorité. Il n’exclut d’ailleurs pas l’espoir de voir advenir une « Internationale écologiste » (p. 56-57).

Plaidoyer vibrant pour le réveil de tous avant qu’il ne soit trop tard, ce livre condense de manière synthétique la pensée de Noam Chomsky sur les grands enjeux du XXIe siècle. Il risque de se perdre dans la multitude d’essais et d’ouvrages qui ne cessent d’être publiés sur ces deux questions ; il a toutefois le mérite de créer un lien direct entre risque nucléaire et environnement, deux menaces existentielles pour l’humanité, pour lesquelles il n’est plus l’heure de débattre mais d’agir. Encore faut-il savoir où commencer, car Noam Chomsky, comme beaucoup, ne donne pas de pistes concrètes au lecteur. Outre ces conférences de haute voltige intellectuelle, ne faudrait-il pas concevoir aussi des "manuels d’activistes" pour permettre à monsieur Tout-le-Monde d’identifier ce qu’il peut faire, comment et avec qui ? » 

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Danger d'extinction

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