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Revue de presse

Pandémie

Mario Jodoin | Blogue Jeanne Emard

« Avec son livre Pandémie – Traquer les épidémies, du choléra aux coronavirus, la journaliste scientifique Sonia Shah "est partie sur les traces des épidémies dans cet essai digne d’un polar scientifique" et "démontre avec brio le lien entre épidémie et écologie, mais aussi entre maladies infectieuses et conditions de vie des populations". Notons que ce livre est paru initialement en 2016 et que seule la préface a été ajoutée dans cette version.

Préface à l’édition de 2020 : La pandémie de la COVID-19 nous a été présentée lors de son apparition comme une surprise. Pourtant, son arrivée était déjà un consensus scientifique, 90 % des épidémiologistes ayant prédit qu’un virus ou une bactérie causerait d’ici au plus deux générations une pandémie planétaire de grande importance (avec des millions de décès et une récession mondiale). Mais, cette fois comme lors de toutes les pandémies antérieures, les autorités et la population ont tardé à réagir correctement. Fera-t-on mieux à l’avenir? On peut en douter, puisque nous demeurons trop attachés à notre mode de vie qui est justement responsable de l’éclosion des pandémies.

Introduction – Le choléra et sa suite : Après avoir décrit les effets fulgurants du choléra, l’autrice annonce que "le microbe pathogène qui causera la prochaine pandémie dans le monde se cache parmi nous aujourd’hui". Elle explique ensuite comment le choléra fut vaincu après de nombreuses pandémies, au moins dans les pays riches (changement de modes d’habitation, gestion de l’eau potable et des déchets, investissements dans la santé publique et quelques autres mesures) et comment sa disparition a laissé penser que les pandémies étaient devenues un phénomène du passé, erreur que les pandémies survenues depuis 1940 (dues à plus de 300 nouvelles maladies infectieuses) ont soulignée de façon éloquente. Dans ce livre, elle compte suivre le parcours de quelques agents pathogènes de leur origine à leurs lieux de propagation.

1. Le saut (ou comment les agents pathogènes passent d’une espèce à l’autre) : L’autrice commence son enquête en Chine, dans les marchés où le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) a commencé à se propager à l’être humain en 2002, causant 774 décès. Le SRAS, comme d’autres agents pathogènes (dont le choléra), s’est transmis entre des espèces (dont l’être humain) qui, dans la nature, se retrouvent rarement réunies, permettant à ces agents pathogènes de muter pour s’adapter aux défenses de ces nouvelles espèces. Elle aborde ensuite :

  • le taux de reproduction de base ou R0;
  • l’accélération de la transmission d’agents pathogènes entre espèces due à la déforestation qui détruit les habitats de nombreuses espèces, rapproche ces dernières des habitats humains et favorise la croissance d’autres espèces (comme les chauves-souris) qui résistent à des agents pathogènes qui peuvent être mortels pour les êtres humains;
  • la propagation du filovirus Ebola en 2014 et 2015, causant 10 000 décès (et celui de nombreux gorilles et chimpanzés), de la variole du singe, du virus Nipah, du virus du Nil occidental, de la maladie de Lyme et du SARM.

2. Les transports (ou la propagation des agents pathogènes à la grandeur du globe) : Le thème de ce chapitre est clair. Le transport de personnes, de plantes ou d’animaux (même involontaire, comme les mollusques s’agrippant aux coques des navires ou contenus dans l’eau de ballast) est le principal responsable de la propagation d’agents pathogènes d’une région ou d’un continent à l’autre. Ensuite, l’autrice aborde notamment :

  • l’évolution des méthodes pour déterminer le décès d’une personne, notamment lors des pandémies de choléra;
  • la propagation à l’intérieur des navires de passagers lors des colonisations;
  • l’accélération de la propagation mondiale par l’aviation;
  • l’impact du tourisme médical dans les pays en développement.

3. Les déjections (ou le milieu de culture idéal des agents pathogènes) : Environ 10 % de la masse de nos excréments est formée de bactéries. Ils peuvent ainsi contenir des millions, voire des milliards de particules virales. Si les Romains de l’Antiquité savaient les éviter et avaient construit des infrastructures (égouts et aqueducs) pour ce faire, ces précautions ont diminué dès le IVe siècle, entre autres en raison de rites religieux. Par après, les médecins conseillaient d’éviter autant que possible de se servir de l’eau (rarement potable)… En conséquence, les populations étaient souvent en contact avec leurs déjections et avec celles de leurs animaux, et certains médecins leur attribuaient des vertus médicinales. Ensuite, l’autrice aborde notamment :

  • la situation dans la région de New York au XIXe siècle (dégoûtant…) et ses conséquences pour la prolifération des maladies infectieuses (diarrhées, choléra tuant environ 6000 personnes en 1832, etc.);
  • la propagation de maladies par les excréments d’animaux domestiques, dont les chiens (asthme, ténia, etc.) et le bétail (E.coliSARMSTEC, etc.);
  • la situation aujourd’hui dans de nombreux pays pauvres.

4. L’entassement (ou l’effet multiplicateur des villes) : L’arrivée de 850 000 réfugié.es irlandais.es de 1847 à 1851 aux États-Unis pour fuir la Grande Famine en Irlande (due à une infection des pommes de terre par le mildiou) a fait exploser la population des villes, notamment de New York, causant une nouvelle épidémie de choléra en 1849 (5000 décès). Ce n’est pourtant qu’au tournant du XXe siècle que des mesures hygiéniques adéquates furent mises en place à New York et dans bien d’autres villes, mais pas dans tous les pays pauvres. Ensuite, l’autrice aborde notamment :

  • le rôle de l’entassement (des humains dans les villes et des animaux dans les grosses fermes d’élevage) et de certains rituels d’enterrement sur la propagation d’agents pathogènes et dans la mutation de virus en souches plus mortelles (dont les grippes aviaires);
  • une visite dans une ferme chinoise où peu de précautions étaient prises pour éviter la propagation de la grippe aviaire aux porcs, puis aux humains;
  • une propagation (heureusement limitée) de la grippe porcine aux États-Unis;
  • la pandémie de H1N1 en 2009.

5. L’argent et la politique (ou les conflits entre intérêts privés et santé publique) : La capacité de l’être humain à coopérer est une de ses meilleures défenses contre les agents pathogènes (quarantaines, confinements, paiement d’impôts et financement de services de santé universels, etc.). Par contre, le moindre comportement égoïste peut mettre en danger l’efficacité de ces mesures collectives. L’attrait de l’argent et des profits est un des comportements égoïstes les plus dangereux pour la santé publique, comme le montre l’autrice avec des exemples éloquents (et elle ne connaissait pas les exemples actuels!). Elle mentionne notamment :

  • le détournement de fonds pour construire un aqueduc visant à acheminer de l’eau pure à New York au XIXe siècle (ce qui aurait évité les épidémies de choléra) pour plutôt acheminer de l’eau polluée d’une source moins éloignée;
  • l’évitement de quarantaines coûteuses par des entreprises maritimes (cela s’est notamment passé au Québec, selon le livre Brève histoire des épidémies au Québec de Denis Goulet; voir ce billet);
  • de nombreux cas de négation et de dissimulation d’éclosions de maladies et de problèmes de santé par des dirigeant.es politiques et d’entreprises pour ne pas nuire à l’économie, même au XXe et au XXIe siècle, dans des pays riches et pauvres;
  • l’abus de l’utilisation des antibiotiques pour des motifs économiques et ses conséquences sur la hausse de la résistance aux antibiotiques de nombreux agents pathogènes;
  • l’emprise des donateurs privés sur la recherche médicale, dont la Fondation Bill-et-Melinda-Gates.

6. La recherche de coupables (ou les émeutes du choléra, le déni du sida et la résistance antivaccin) : Les pandémies ont toujours été marquées par la recherche de boucs émissaires, souvent accompagnée d’émeutes. Ce fut par exemple le cas lors de l’épidémie de choléra en Haïti en 2013, la population accusant l’ONU d’en être responsable (ce qui était de fait un des facteurs responsables de cette épidémie, mais loin d’être le seul). Ensuite, l’autrice aborde notamment :

  • les fondements psychologiques de la recherche de boucs émissaires;
  • de nombreux exemples d’émeutes et de massacres de personnes innocentes (dont souvent des immigrant.es et parfois du personnel de la santé) et d’animaux lors de pandémies, de l’Antiquité à nos jours;
  • la lenteur à réagir au sida et la violence envers les personnes infectées en raison de leurs caractéristiques (surtout homosexuelles et consommatrices de drogues injectables) et des mesures proposées (relations sexuelles protégées);
  • les émeutes dues aux campagnes de vaccination et les conséquences des refus de se faire vacciner.

7. Les remèdes (ou le changement de paradigme de la médecine moderne et ses limites) : L’autrice explique comment la science peut être leurrée dans tous les domaines et encore plus dans ses recherches de traitements et de médicaments contre les agents pathogènes. L’autrice donne notamment des exemples de traitements pourtant efficaces contre le scorbut (citrons) et le choléra (eau salée) qui ont été rejetés par les autorités médicales des XVIIIe et XIXe siècles. De même, les médecins s’opposaient aux recommandations de doter les villes d’eau pure. Ce fut finalement fait, notamment à New York et à Londres vers le milieu du XIXe siècle, mais pour d’autres raisons! Mais, peu importe, cela mit fin aux épisodes de choléra dans ces villes. Ensuite, elle aborde notamment :

  • la découverte de la théorie microbienne à la fin du XIXe siècle qui contribua à éliminer en grande partie les épisodes de choléra (justifiant entre autres la fourniture d’eau pure et du traitement des eaux usées un peu partout, et à la base de la découverte de vaccins);
  • les limites de la biomédecine, notamment son fonctionnement en silo et son manque d’intérêt pour les facteurs socio-économiques et environnementaux qui influencent pourtant l’apparition de maladies.

8. La vengeance de la mer (ou le paradigme du choléra) : L’exploitation des combustibles fossiles est responsable de l’apparition de nombreuses pandémies, notamment parce qu’elle a entraînél’accroissement des populations et de leur entassement, le développement des transports, l’augmentation de la déforestation, le réchauffement climatique et la hausse du niveau de la mer. Les mers, mais aussi les rivières, sont par exemple le milieu de vie original du vibrio cholerae, bactérie responsable du choléra. Alors qu’on le croyait disparu, il revint épisodiquement au XXe siècle dans quelques régions isolées au début, puis dans de plus en plus de régions avec la hausse du niveau de la mer. Le réchauffement climatique favorise aussi la transmission d’agents pathogènes comme le H5N1, le virus du Nil occidental, le plasmodium falciparum responsable du paludisme, et bien d’autres. Il favorise aussi le développement d’agents pathogènes auparavant tués par notre température interne élevée (comme tous les animaux à sang chaud), comme certains champignons, et l’apparition d’agents pathogènes auparavant inconnus.

9. La logique des pandémies (ou la chronique oubliée des épidémies passées) : Les microbes sont sur notre planète depuis près de 3 milliards d’années de plus que les organismes multicellulaires. Pour eux, nos corps ne sont qu’un habitat comme un autre. Nos corps contiennent d’ailleurs plus de cellules microbiennes qu’humaines. Ensuite, l’autrice aborde notamment :

  • la reproduction sexuée, le vieillissement et la mort comme moyens de mieux défendre une espècecontre les agents pathogènes;
  • d’anciennes pandémies qui ont contribué à l’évolution de notre espèce et de nos comportements pour combattre leurs agents pathogènes, et même à la victoire lors de guerres et à l’attractivité de partenaires potentiels;
  • les maladies et autres phénomènes engendrés par notre système immunitaire;
  • le rôle des anciennes épidémies et des agents pathogènes sur notre héritage biologique.

10. La détection de la prochaine épidémie (ou la réinterprétation de notre place dans un monde microbien) : L’autrice donne de nombreux exemples de réactions irrationnelles de peur aux États-Unis (et ailleurs) lors de l’annonce de pandémies pourtant à peu près absentes de ce pays, notamment de celle d’Ebola en 2014, et d’indifférence lors de risques réels, comme pour la maladie de Lyme. En fait, mieux vaut avoir peur pour rien des agents pathogènes que de ne jamais en avoir peur (la pandémie actuelle le montre bien)! Elle propose ensuite des façons de réagir face aux pandémies qui surviendront à l’avenir, façons qui correspondent en bonne partie aux directives actuelles de la santé publique (se préparer, surveiller, détecter, contenir, confiner, suivre les cas, etc.), et de le faire rapidement (ce qui se fait trop rarement).

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! En me le procurant, je craignais que ce livre ressemble à celui de Denis Goulet (Brève histoire des épidémies au Québec) que j’ai lu et recommandé cette année (voir ce billet). En plus, comme il date de 2016, je redoutais qu’il ne soit réédité que pour profiter du contexte actuel. J’avais tout faux! Si, de fait, ce livre porte entre autres sur des sujets abordés dans celui de Denis Goulet, il lui est plus complémentaire que redondant. J’ai appris beaucoup de choses en le lisant. En plus, le style de l’autrice est agréable, et la structure de son livre impeccable, chaque chapitre ajoutant un angle au précédent. Si elle n’a bien sûr pas pu faire de parallèles avec la pandémie actuelle, il est facile pour le lecteur ou la lectrice de les faire. Je dois avouer avoir eu des frissons en lisant ce livre, certains bouts étant épeurants, même si le ton de l’autrice est toujours retenu. Mais, rien n’est parfait… En effet, les 658 notes s’étendent sur 39 pages à la fin du livre, surtout des références, mais aussi quelques compléments d’information. Un autre livre à deux signets! Mais, au moins, les notes du traducteur sont en bas de page. »

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