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Revue de presse

Entretien : Le "primitivisme", sensibilité écologique décroissante qui prône un mode de vie préindustriel

Marion Rousset | Marianne

 

« La sensibilité primitiviste gagne du terrain dans les débats écologistes, au point que le président de la République a caricaturé les opposants à la 5G en les assimilant aux "Amish". Sans en appeler à un retour au mode de vie des chasseurs-cueilleurs, certains s’évertuent à préserver les rares espaces de nature sauvage pour permettre aux classes sociales aisées d’éprouver des sensations similaires à celles de leurs ancêtres.

Marianne : A Emmanuel Macron qui défendait la 5G contre le "modèle amish" une conseillère écologiste de Paris a répondu : "Ni amish ni chasseurs-cueilleurs". Que vous inspire cette caricature habituelle des écologistes en arriérés ?

Pierre Madelin : Les écologistes ont toujours fait l’objet de représentations caricaturales, comme s’ils voulaient revenir au temps de la bougie ou à l’âge des cavernes. Il n’en reste pas moins que du point de vue d’une écologie politique conséquente – en désaccord avec les éco-modernistes, persuadés qu’une surenchère technologique permettrait de résoudre tous nos problèmes –  affronter les enjeux environnementaux du temps présent exige d’adopter des modes de vie qui ressembleraient à certains égards davantage à ceux que les sociétés ont connus avant d’en arriver à une industrialisation à plein régime. Autrement dit, il s’agit de défendre une décroissance énergétique par exemple.

Au-delà de cet appel à la sobriété, vous décrivez la montée en puissance d’une "sensibilité primitiviste", dans Faut-il en finir avec la civilisation ? Primitivisme et effondrement. Qu’entendez-vous par là ?

Rares sont les théoriciens et les groupes militants qui se réclament explicitement du primitivisme, y compris dans le monde anglo-saxon qui en est pourtant le foyer d’origine. C’est la raison pour laquelle mon livre ne leur est pas consacré mais s’attache plutôt à cerner ce que recouvre cette "sensibilité" primitiviste qui a gagné du terrain dans les débats écologistes ces dernières décennies, portée par des anthropologues, des préhistoriens, des historiens. Chez ces derniers, il y a l’idée que la révolution néolithique et son corollaire – la domestication des plantes et des animaux – seraient la source d’une exploitation de la nature mais aussi de rapports de domination au sein de l’espèce humaine. Jared Diamond [géographe et historien américain] de renommée mondiale explique par exemple que la révolution néolithique a été la pire erreur de l’histoire de l’humanité, de même que Yuval Noah Harari, auteur du best-seller international Sapiens, défend une vision primitiviste de la préhistoire. Quant à l’anthropologue James Scott, dont le livre Homo domesticus a connu l’an dernier un succès de librairie, il n’est pas insensible à cette idée. Même si personne en France n’appelle à un retour au mode de vie des chasseurs-cueilleurs, cette vision de l’histoire infuse les débats intellectuels autour des grandes transitions qu’ont connues les sociétés humaines. A la marge, elle s’est même introduite dans les milieux militants. L’organisation écologiste Deep Green Resistance – qui a fait son apparition dans l’Hexagone – se réclame ainsi d’une critique de la civilisation.

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À moins de prôner un retour aux sociétés de chasseurs-cueilleurs, le primitivisme ne nous condamne-t-il pas à l’impuissance ?

À la lecture des primitivistes, on se dit en effet qu’on est mal barrés ! Il faudrait effacer tellement de strates d’histoire sociale, intellectuelle et politique pour en revenir au moment où les choses n’auraient pas encore mal tourné que ça semble impossible. Beaucoup de ces théoriciens, notamment l’environnementaliste Paul Shepard, ont d’ailleurs l’honnêteté de le reconnaître : on ne pourra pas redevenir des chasseurs-cueilleurs. Là n’est pas leur combat. Il n’empêche que le problème reste entier, les primitivistes nous laissent dans un sentiment d’impasse, on a l’impression d’être condamnés au désastre. C’est aussi ce qui explique leur fascination pour la nature sauvage : sachant qu’on ne pourra as faire ressusciter ces sociétés vieilles de milliers d’années, ils s’évertuent à vouloir préserver les espaces intacts qui subsistent dans le monde d’aujourd’hui et n’ont pas encore été domestiqués. Ces politiques de protection de la nature visent à préserver ces territoires afin de permettre aux êtres humains, dans leur période de temps libre, d’éprouver des sensations similaires à celles de leurs ancêtres chasseurs-cueilleurs, à défaut de pouvoir revivre comme eux. Le but est donc de créer des espaces touristiques destinés aux loisirs des classes sociales aisées.

Nombre d’observateurs parlent de "colonialisme vert". L’idée de nature sauvage est-elle raciste ?

Ce culte de la nature sauvage, qui s’exerce au profit de personnes blanches pour l’essentiel, s’est traduit historiquement par l’exclusion des populations autochtones qui vivaient dans ces espaces. Populations qui appartiennent souvent à un groupe "racial" méprisé ou opprimé. On peut voir donc dans de telles pratiques un avatar de la conception coloniale du rapport à la terre et à ses habitants. Mais il y a hélas encore pire. Certains militants historiques de la "wilderness" comme Dave Foreman ou Holmes Roston III vont jusqu’à affirmer la nécessité de restreindre l’immigration et peut-être même de verrouiller les frontières pour que l’intégrité des écosystèmes sauvages américains ne soit pas menacée par de nouveaux arrivants avides de terres et de ressources. Si bien que de nombreux observateurs parlent de "colonialisme vert", d’"impérialisme vert", voire de "racisme environnemental".

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Les primitivistes sont-ils nostalgiques d’un âge d’or perdu ?

Ils s’en défendent évidemment, ça ne ferait pas sérieux. Il n’empêche qu’on ne peut pas s’empêcher d’avoir le sentiment, quand on les lit, que c’était vraiment mieux avant la révolution néolithique. Un peu comme dans une version sécularisée de la chute de l’Homme présente dans la Genèse, l’histoire d’Adam et Eve expulsés du jardin d’Eden pour avoir mangé le fruit défendu. Mais leurs positions font aussi écho à la notion de "rétrotopie" théorisée par le philosophe Zygmunt Bauman à la fin de sa vie. Comme l’utopie n’est plus un horizon d’attente crédible, on a tendance à rétro-projeter celle-ci vers le passé. C’est exactement ce que font les primitivistes quand ils transposent aux sociétés du paléolithique les traits censés définir une société parfaite à l’âge moderne : l’égalité absolue, l’absence de stratification sociale, la parité entre les hommes et les femmes, la non-violence, l’abondance et en même temps le temps libre… Tous les idéaux sur lesquels se sont construites les projections émancipatrices que nos sociétés n’ont pas réussi à réaliser pleinement sont aujourd’hui transposés dans un passé tellement lointain qu’il devient le reflet de leur inaccessibilité dans notre présent.

Les sociétés de chasseurs-cueilleurs n’étaient pourtant pas aussi parfaites qu’on pourrait le croire…

Quand j’ai découvert le primitivisme, j’avoue que j’ai plutôt été séduit au début. Le portrait qui est fait des chasseurs-cueilleurs n’est pas totalement faux. C’est vrai que nos ancêtres se nourrissaient mieux que leurs descendants du néolithique, en quantité et en variété, que leur vie était moins monotone, qu’ils étaient moins exposés aux épidémies, que des mécanismes dans les groupes permettaient d’empêcher l’émergence de figures de pouvoir autoritaires... Mais en creusant le sujet, je me suis aperçu que leur vie n’était pas si rose que ça. Certaines sociétés avaient des esclaves, il y avait déjà des différenciations de richesses liées au stockage, une domination des hommes sur les femmes, des formes de violence… Les peuples du paléolithique se montraient notamment très hostiles à tout ce qui était au-delà des limites de leur groupe, si bien que l’égalitarisme en interne ne les empêchait pas de tuer à vue les étrangers. Quant à savoir si l’on peut parler de guerres quand les belligérants ne sont pas plus de cent, c’est une querelle lexicale.

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Votre ambition, avec ce livre, est-elle de redonner un sens aux institutions politiques ?

Mon anarchisme spontané a été un peu mis à mal par cette recherche ! Car ce que le primitivisme partage avec un certain anarchisme, c’est l’idée que les institutions nous corrompent. Force est de constater que ce raisonnement a ses limites. On ne pourra pas se passer d’imaginer d’autres institutions, moins verticales, moins hiérarchiques, moins coercitives mais qui sont capables de canaliser la violence de certains de nos comportements naturels. »

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Faut-il en finir avec la civilisation ?

Pierre Madelin

Faut-il en finir avec la civilisation ?

Primitivisme et effondrement

Collection Polémos

Fiche du livre

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