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Revue de presse

Rendre la « ferme impossible » possible

Ève Dumas | La Presse

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

23 novembre 2019, La Presse, Ève Dumas

En 2015, Dominic Lamontagne publiait le livre La ferme impossible. Quatre ans plus tard, force est de constater que la ferme de ses rêves – 2 vaches, 200 poules pondeuses, 500 poulets (voir encadré) – est toujours aussi impossible, le cadre législatif n’ayant pas bougé d’un iota. Il revient donc à la charge avec L’artisan fermier, en librairie depuis mardi. Nous l’avons rencontré pour qu’il nous parle de ses nombreux combats.

Vendredi dernier, le ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec, André Lamontagne, était présent au lancement de L’artisan fermier, qui avait lieu au marché Jean-Talon. Il a eu des paroles encourageantes pour les nombreux propriétaires de petites fermes à échelle humaine qui étaient dans la salle.

« Au Québec, on a beaucoup de talent, on a beaucoup de passion, on a une fibre entrepreneuriale extraordinaire qui veut s’investir dans le milieu agricole. Je veux aider les gens à profiter d’un environnement qui leur permet d’exprimer leur talent et leur passion, tout en gagnant leur vie honorablement. J’ai lu le premier livre de Dominic et j’aimerais contribuer à rendre la ferme impossible de plus en plus possible », a déclaré le ministre.

Dominic Lamontagne et sa conjointe, Amélie Dion, font partie de ces entrepreneurs qui ont voulu innover en s’installant à la campagne, il y a une dizaine d’années, et en proposant un modèle de ferme original, comprenant entre autres une table champêtre, puisque ce sont de fins gourmets. Mais leur projet s’est heurté à de très nombreux obstacles réglementaires, d’où la fameuse « ferme impossible ». En plus d’être un ouvrage écrit, le projet occupe une place importante dans le documentaire La ferme et son État (2017), de Marc Séguin.

 

Nourrir sa communauté

C’est l’agriculture vivrière qui intéresse Dominic, une agriculture qui nourrit le paysan, sa famille et sa communauté. Pour la rendre plus facilement praticable au Québec, il y a beaucoup à faire, croit le fermier, cuisinier et auteur. Un premier pas pourrait être de créer une distinction claire entre l’artisanal et l’industriel en reconnaissant un statut particulier d’artisan agricole, en parallèle du statut de producteur agricole tel que défini par la loi P-28.

Notre gouvernement considère l’artisan soit comme un industriel en devenir, soit comme un industriel manqué. De ce fait, les lois imposent les mêmes contraintes à l’artisan qu’à l’industriel, sans égard à la taille et à la façon de faire de chacun.

Dominic Lamontagne et Amélie Dion, en avril 2018, dans un texte d’opinion publié dans La Presse, au lendemain du dévoilement de la politique bioalimentaire du Québec

Des demandes concrètes ont été faites au ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) au début de l’année, dans une lettre intitulée Élevage artisanal et circuits courts de mise en marché. Dominic Lamontagne espère un projet pilote à l’été 2020 sur la transformation et la vente à la ferme de produits cuits fabriqués à partir de lait cru de chèvre.

Avec sa conjointe, il donne des ateliers en autonomie alimentaire à sa ferme de Sainte-Lucie-des-Laurentides. La députée et porte-parole agricole de Québec solidaire, Émilise Lessard-Therrien, a d’ailleurs participé à l’une de ces journées, avant d’être élue. Elle était également au lancement de L’artisan fermier, vendredi dernier.

Les participants de l’atelier apprennent, en petits groupes, les bases de la ferme vivrière québécoise : comment faire l’élevage de coqs à chair (y compris l’abattage), de poules pondeuses et de chèvres laitières. Les anciens restaurateurs – ils ont été propriétaires du Naked Lunch, à Montréal, de 2005 à 2009, et de la conserverie du même nom, aujourd’hui rebaptisée En pleine gueule – aimeraient bien pouvoir servir à leurs élèves une quiche ou une crème caramel au lait de chèvre fraîchement tiré. Mais ils n’ont pas le droit.

Une loi fédérale interdit le commerce de lait cru au Canada. « Quand on lit la loi fédérale, c’est tentant de croire que la cuisson, qui permet la pasteurisation, devrait suffire, explique Dominic Lamontagne. Mais non, le MAPAQ prend le relais et ajoute qu’il faut que tout ça se fasse dans une usine laitière, infrastructure qui n’est pas du tout adaptée à l’agriculture artisanale et qui nécessiterait un investissement dans les six chiffres. C’est la demande que je fais, donc, qu’on nous laisse pasteuriser par la cuisson. »

 

L’abattage à la ferme

Oubliez aussi les poulets rôtis à la ferme, faits à partir de volatiles nés, élevés et abattus sur place, dans les règles de l’art – c’est également interdit par la loi. L’abattage à la ferme est permis pour consommation personnelle seulement. C’est d’ailleurs une autre grande cause pour laquelle milite Dominic Lamontagne.

« Vu la pénurie d’abattoirs, entre autres, un petit poste d’abattage bien sanitaire à la ferme éviterait beaucoup de transport pour les animaux, ce qui améliorerait leur bien-être. Et qui est mieux placé que l’éleveur pour reconnaître une bête qui ne va pas bien et qui ne devrait peut-être pas être consommée ? Lorsque j’abats moi-même, à mon rythme, je n’ai pas à envoyer tous mes poulets en même temps. Je peux choisir les plus gros et laisser les autres continuer de grossir. »

 

Une référence pour l’artisan québécois

« Manuel d’élevage artisanal du poulet de chair, de la poule pondeuse et de la chèvre laitière », peut-on lire en sous-titre. L’artisan fermier, livre de plus de 350 pages pourvu de tableaux, de graphiques, de plans de construction et d’autres illustrations très claires, pourrait bien devenir l’ouvrage de référence de tout Québécois ou Québécoise songeant à faire un retour à la terre.

« Il y a peu d’ouvrages de référence de ce genre en français. Je veux que le mien donne le goût et le savoir-faire aux gens pour que les petites fermes comme la mienne se multiplient, pour que les gens aient de plus en plus envie de pratiquer une agriculture vivrière.

« Une économie forte carbure aux petites unités, poursuit l’agriculteur. On serait plus forts si 100 % des gens savaient élever et abattre un poulet, plutôt que 1 % des gens qui nourrissent tous les autres. Il faut se nourrir les uns les autres, bref. »

Mais c’est là que le bât blesse. Lorsque c’est pour se nourrir et nourrir sa famille, le fermier québécois a des droits tout à fait raisonnables. Mais à partir du moment où il veut vendre à sa communauté, le cadre légal devient étouffant.

 

Habiter l’impossible

Contrairement à d’autres voix porteuses du milieu, comme celles de Jean-Martin Fortier (Ferme des Quatre-Temps) et de Marc Séguin (documentaire La ferme et son État), Dominic Lamontagne n’invite pas les Québécois et les Québécoises à la désobéissance civile.

« Je veux habiter l’impossible. Je ne le contourne pas parce que je veux continuer de mettre de la pression sur le gouvernement. En restant inconfortable, ça m’oblige à agir pour améliorer mon sort. Et je fais vivre cet inconfort aux gens qui viennent chez nous. Ils traient la chèvre, mais n’ont pas le droit de goûter à son lait. Ils abattent le poulet, mais je ne peux pas leur apprêter. La frustration de fond, c’est celle de ne pas pouvoir faire goûter le fruit de notre labeur aux autres. Et transformer [les produits] à la ferme, c’est comme ça qu’on réussit à faire un peu d’argent. On ne peut pas payer les taxes municipales avec du lait et Hydro avec des poulets ! Il en faut, de l’argent, même si on a choisi de vivre avec moins d’argent et plus de temps !

« Aujourd’hui, la technologie nous offre quand même la possibilité de trouver des modèles qui permettent de bien vivre. Ce n’est pas nécessaire de renier complètement la ville et la modernité. On peut tout à fait s’occuper de nos besoins de base, nous loger, nous nourrir, nous vêtir, le matin et, l’après-midi, faire autre chose. Il faut apprendre à butiner, en tant que travailleur autonome. Aller chercher 5000 $ ici, 4000 $ là, 10 000 $ là, 7000 $ là. » 

On lui souhaite donc un livre à succès pour arrondir sa fin d’année !

 

La ferme impossible en trois chiffres

Quels sont les autres obstacles qui empêchent le rêve de Dominic Lamontagne de se concrétiser ? Poser la question, c’est s’obliger à plonger dans les méandres de la Loi sur les producteurs agricoles, de la Loi sur la mise en marché des produits alimentaires, dans le fonctionnement de la gestion de l’offre, etc. Voici la ferme impossible en trois chiffres.

2 vaches

Il est interdit, au Québec et presque partout au Canada, de commercialiser le lait de vache acquise hors quota. Et pour démarrer une ferme laitière, un minimum de 10 unités de quota laitier de 25 000 $ est exigé. Chaque unité permet de mettre en marché le lait d’approximativement une vache. C’est un investissement initial de 250 000 $. Posséder une vache pour sa consommation personnelle de lait ? C’est légal, oui. Mais à 40 litres par jour, pour une vache productive, mieux vaut avoir une très grande famille ! C’est pourquoi beaucoup d’agriculteurs, dont Dominic Lamontagne, se tournent vers la chèvre et la brebis, qui ne sont pas soumises au système de quotas.

200 poules pondeuses

La population québécoise aurait très faim d’œufs de ferme, si l’on en croit Jean-Martin Fortier, de la Ferme des Quatre-Temps, et de nombreux autres agriculteurs artisanaux. Mais un éleveur ne peut posséder plus de 100 poules pondeuses hors quota.

500 poulets

Il est interdit de posséder plus de 100 poulets de chair hors quota. En Colombie-Britannique et en Alberta, on permet jusqu’à 2000 poulets. La Saskatchewan et le Manitoba en permettent 1000, et l’Ontario voisine, 300. En juillet 2019, la Régie des marchés agricoles et alimentaires du Québec a rendu une décision qui devrait permettre, à certaines conditions, l’élevage de 300 poulets hors quota. Dominic Lamontagne attend impatiemment que cette décision soit publiée dans la Gazette officielle et entre en vigueur.


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