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Revue de presse

La décroissance en 50 penseurs

La nécessité de la décroissance matérielle pour sauver l’humanité du naufrage écologique apparaît encore à beaucoup comme une conviction récente des plus radicaux défenseurs de la nature. En réalité, elle découle d’une réflexion d’au moins deux siècles. En 1957, Albert Camus, en recevant le prix Nobel de littérature, affirme que la tâche de sa génération n’est plus de « refaire le monde », mais « consiste à empêcher que le monde ne se défasse ».

Des figures inattendues et célèbres, comme l’écrivain français, ou prévues mais seulement familières aux intellectuels écologistes, comme l’économiste américain d’origine roumaine Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994), font partie des cinquante penseurs présentés dans Aux origines de la décroissance. Presque unique en son genre, du moins dans la francophonie, ce dictionnaire est publié sous la direction des Français Cédric Biagini et Pierre Thiesset, ainsi que du Québécois David Murray.

Quarante spécialistes y écrivent sur chacun des penseurs choisis environ cinq pages substantielles, riches de citations emblématiques et de références bibliographiques éclairantes. Ils ont voulu montrer en quoi, depuis les origines de la révolution industrielle, « les analyses de ces illustres devanciers peuvent stimuler les réflexions actuelles des partisans de la décroissance, et des autres ! »

L’idée de convaincre les non-initiés ou seulement de piquer leur curiosité est fondamentale pour les concepteurs de l’ouvrage. Dans le choix des penseurs, ils ont tenu à éviter toute apparence de sectarisme : les écrivains côtoient les scientifiques, les novateurs, ceux qu’on serait tenté d’appeler les antimodernes, et les agnostiques, les croyants. Ont aussi leur place ceux qui mêlent ingénument scepticisme et certitude. Seule compte aux yeux des éditeurs l’adhésion géniale au principe : « Il n’y a de richesse que la vie. »

Le cri de la liberté

Comme le montre l’article que lui a consacré l’historien de la littérature Patrick Marcolini, Camus illustre très bien cette sage maxime. Il écrit en 1958 : « Je suis avare de cette liberté qui disparaît dès que commence l’excès des biens. » Dès 1951, dans L’homme révolté, il déplore que « la productivité, envisagée par les bourgeois et les marxistes comme un bien en elle-même », ait « été développée dans des proportions démesurées ».

Le rejet à la fois du productivisme des capitalistes et de celui des marxistes, on le retrouve souvent dans le dictionnaire de manière formelle ou en filigrane. Est-ce à dire que tout penseur influencé par Marx lui-même, et non par ses nombreux disciples déformateurs, verse dans le productivisme ? Ce n’est certes pas le cas de Herbert Marcuse, le philosophe américain d’origine allemande que le sociologue Patrick Vassort nous fait redécouvrir en quelques pages.

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