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Revue de presse

«Acceptabilité sociale: sans oui, c'est non»

Par les fenêtres de l'auberge, je me suis nourri du paysage de la grève rocailleuse battue par l'eau glaciale, de l'horizon embrumé sur les montagnes de Charlevoix et du ciel maussade d'où filtrait une lumière chancelante.

Il y a avait dans ce tableau mouvant toutes les nuances de gris. 

J'avais apporté un essai qui vient de paraître aux Éditions Écosociété : Acceptabilité sociale : sans oui, c'est non. (1) 

Vous y reconnaissez peut-être les mots des campagnes contre les violences à caractère sexuel. Ce n'est pas un hasard.

Les auteurs Pierre Batellier et Marie-Ève Maillé ont cette «idée audacieuse» que «la notion de consentement devrait s'appliquer également au territoire». 

«Si on veut développer le territoire, on doit appliquer le principe archisimple du consentement : sans oui, c'est non».

Leur thèse est née dans le contexte des débats sur l'exploitation et le transport des ressources naturelles (pétrole, gaz de schiste, éoliennes, etc.).

Je pense qu'elle permet aussi d'éclairer les débats sur l'aménagement et le développement urbain, dont celui du Service rapide par bus (SRB) que j'ai eu en tête tout au long de ma lecture.

Promoteurs et opposants ont d'ailleurs tous évoqué l'importance de l'acceptabilité sociale (ou de son absence) dans ce projet. 

Ce fut le principal argument du maire de Lévis pour se retirer du SRB. Le maire de Québec l'avait aussi utilisé l'an dernier.

Qu'est-ce donc que l'acceptabilité sociale et comment la mesurer? L'essai y répond avec minutie et un brin de provocation. 

Il aide à comprendre comment le projet de SRB, qui a déjà eu près de 75 % d'appuis lors de sondages, a fini par perdre (une partie) de ces appuis.

On pourrait reprocher à ses promoteurs d'avoir laissé le champ libre aux opposants ou d'avoir manqué de courage devant l'adversité, surtout à Lévis.

Mais la réalité est que les appuis étaient fragiles. Si on espère une meilleure acceptabilité sociale pour un projet de transport en commun, il faut comprendre pourquoi.

Il faut notamment se méfier de la majorité silencieuse qu'on croit souvent acquise, croient les auteurs de l'essai. Silence ne veut pas dire adhésion. Les citoyens peuvent avoir mille raisons de ne pas s'exprimer (ignorance, timidité, manque d'expertise, etc.). 

Les promoteurs de grands projets (pas tous heureusement) tendent à en minimiser les impacts et coûts publics et à en gonfler les bénéfices (emplois, retombées, etc.).

Seuls les «chialeux professionnels» monteront aux barricades, ce qui fera conclure (à tort) à une «acceptabilité sociale» par la «majorité silencieuse».

Avec le recul, on peut penser que la grande faiblesse du plan de mobilité durable dont est issu le SRB aura été de faire rapidement consensus. Je fus de ceux qui s'en étaient réjouis à l'époque.

On a ainsi fait l'économie d'un débat entre tenants de la mobilité durable (densification, transport en commun, etc.) et tenants de l'automobile, des autoroutes et d'une occupation «lousse» du territoire. 

Ce conflit vient de nous rattraper, plus émotif que s'il avait été pris en compte au départ et désormais plombé par le scénario d'un troisième lien.

Cette fois, il n'y a plus d'économie possible. Il faudra faire le débat. 

Le maire Labeaume invite à une large consultation sur le transport en commun. C'est une bonne idée. Bien meilleure que celle de soumettre le SRB à un référendum, ce qui aurait tué toute recherche de solutions nouvelles et acceptables au plus grand nombre.

Si on suit la logique de l'Acceptabilité sociale, il faudrait avoir l'audace d'y associer des opposants au SRB et partisans du troisième lien. 

On s'assurerait ainsi d'une vraie confrontation de faits et d'idées et non d'un consensus entre convaincus. Le résultat a des chances d'être plus solide.

«Le consensus doit découler du conflit et non le précéder», plaident les auteurs de l'essai.

L'unanimité est sans doute impossible à atteindre, conviennent-ils, mais ça ne doit pas empêcher de la viser quand même. 

L'acceptabilité sociale la plus large viendra de notre capacité à bien saisir toutes les nuances de gris sur la mer et dans le ciel agités de l'opinion publique.


François Bourque, Le Soleil24 avril 2017

URL: http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/chroniques/francois-bourque/201704/24/01-5091555-acceptabilite-sociale-sans-oui-cest-non.php